
Marianne Demarchi est Chief Executive Europe & Global Securities chez Swift, le réseau des paiements internationaux. Forte de plus de 25 ans d’expérience dans les services financiers, elle évolue au croisement du développement, de la transformation digitale et de la stratégie. Au sein de Swift, elle pilote le développement de la connectivité financière entre l’Europe et les marchés internationaux.
Les paiements internationaux connaissent aujourd’hui une transformation profonde. Longtemps perçus comme un domaine technique et stable, ils se situent désormais à la croisée de plusieurs dynamiques majeures qui traversent la finance mondiale : recherche d’instantanéité, exigences accrues de transparence, multiplication des acteurs et des réseaux, montée en puissance des actifs numériques, et attentes toujours plus fortes des utilisateurs finaux, entreprises comme particuliers. À ces évolutions s’ajoutent des pressions politiques et économiques, en Europe comme à l’échelle mondiale, qui place l’ensemble de l’écosystème financier face à une exigence accrue de rapidité, d’efficacité et de transparence dans l’exécution des paiements. L’enjeu est clair : faire évoluer les paiements internationaux au rythme de l’économie réelle. Si les défis et les opportunités structurent désormais le paysage, le facteur temps s’impose comme décisif : il ne s’agit plus seulement d’agir vite, mais d’agir juste. Dès lors, un tour d’horizon s’impose pour mieux appréhender les lignes de force : des défis structurants aux opportunités déterminantes.
Des objectifs clairs pour tout l’écosystème
À l’échelle internationale, la feuille de route du G20 fixe un cap clair : transformer en profondeur les paiements transfrontaliers pour les rendre plus rapides, moins coûteux, plus transparents et plus accessibles, avec des objectifs chiffrés à horizon 2027. Cette « roadmap » constitue un cadre structurant qui aligne l’action publique et privée autour de priorités communes, en mobilisant l’ensemble de l’écosystème – États, institutions financières et acteurs de marché – afin d’accélérer la transformation du système financier au service des grands équilibres économiques.
Dans ce contexte, les attentes sont élevées – et renforcées par les évolutions géopolitiques récentes. En matière de rapidité, l’objectif est sans ambiguïté : atteindre 75% des paiements internationaux crédités en moins d’une heure. Des avancées significatives ont déjà été réalisées en ce sens. Sur le réseau Swift, 75% des paiements atteignent aujourd’hui la banque bénéficiaire en moins de dix minutes, souvent en quelques secondes.
Cependant, 80% des délais et frictions se concentre encore sur le « dernier kilomètre ». Pratiques locales et réglementations hétérogènes, contraintes horaires (« cut-off times ») ou architectures techniques « legacy » fondées sur des traitements en batch, continuent de ralentir la dernière étape du paiement. Or, c’est notamment à ce niveau que se joue l’expérience utilisateur. En Europe, ces frictions sont particulièrement liées à la nécessité pour les infrastructures bancaires de poursuivre leur transition vers des modèles pleinement instantanés, tandis que certaines initiatives clés – telles que le service « OCT Inst » (One-Leg-Out Instant Credit Transfer) de l’European Payments Council, permettant d’exécuter des paiements internationaux via des rails instantanés – restent encore en phase de déploiement.
Parallèlement, le renforcement de la transparence et de la prévisibilité s’impose comme un levier clé de la transformation des paiements. Le G20 a fixé une ambition claire : offrir une visibilité complète sur le parcours du paiement, du montant final aux délais de traitement, afin de garantir aux utilisateurs une expérience lisible et maîtrisée. Cette exigence de transparence s’inscrit au cœur des évolutions du cadre européen, notamment avec la Payment Services Regulation (PSR), et traduit une même volonté : rendre les paiements internationaux plus prévisibles et transparents, et pleinement alignés sur les attentes des utilisateurs.
Pour les entreprises comme pour les particuliers, l’enjeu est concret : éliminer l’incertitude encore trop souvent associée aux paiements internationaux – frais imprévisibles, délais opaques, manque de traçabilité. À l’inverse, une meilleure lisibilité des paiements renforce la confiance, facilite la gestion financière et soutient les échanges au-delà des frontières. Il ne s’agit plus seulement d’optimiser des infrastructures, mais de proposer une expérience fluide, fiable et compréhensible, alignée sur les standards de l’économie numérique et des exigences de l’économie.
Rendre les paiements internationaux aussi fluides que les paiements domestiques
Pour atteindre cet objectif, des leviers concrets existent. L’un des plus structurants consiste à définir un socle commun de principes – rapidité, prévisibilité, transparence et fiabilité – et à les traduire en règles opérationnelles partagées. Cela se matérialise par des « schemes », qui ont déjà démontré leur efficacité à l’échelle domestique. Leur extension au niveau international permettrait de fluidifier les flux et de simplifier les échanges de valeur.
Dans cette dynamique, l’initiative nommée « Swift scheme » constitue une avancée majeure. En introduisant un cadre de règles communes pour les paiements de détail, il vise à garantir une expérience homogène : transparence des coûts en amont, absence de frais cachés, livraison intégrale des fonds et visibilité de bout en bout. À cela s’ajoute la nécessité de rendre ces informations directement accessibles au client final, en les intégrant de manière claire dans les interfaces web et les applications bancaires, qui doivent évoluer en conséquence.
Soutenue par une coalition de banques actives à l’international, cette approche reflète une volonté collective d’améliorer concrètement l’expérience utilisateur. Elle s’inscrit pleinement dans les objectifs du G20, tout en capitalisant sur des progrès déjà tangibles en matière de rapidité. Son déploiement progressif, amorcé sur plusieurs corridors majeurs, ouvre la voie à une généralisation de ces standards à l’échelle mondiale, au bénéfice des particuliers et des entreprises, en particulier les PME.
Il s’agit, en définitive, de rapprocher l’expérience des paiements internationaux de celle des paiements domestiques.
Des avancées concrètes sur les corridors internationaux
Cette ambition se traduit déjà concrètement sur certains corridors internationaux majeurs. Dès le lancement opérationnel du « Swift scheme », des paiements envoyés vers des marchés clés – notamment l’Australie, le Bangladesh, le Canada, la Chine, l’Allemagne, l’Inde, le Pakistan, l’Espagne, la Thaïlande, le Royaume-Uni et les États-Unis – offriront des garanties inédites en matière de coût, de rapidité et de transparence.
Les clients bénéficieront d’une visibilité complète dès l’initiation du paiement, d’une livraison intégrale des fonds, d’une traçabilité de bout en bout et des délais les plus courts possibles, incluant un règlement instantané lorsque les infrastructures locales le permettent. Portée par une première vague de plus de 25 banques engagées dès le mois de juin, cette dynamique a vocation à s’étendre rapidement : de nouveaux corridors seront activés au fil de l’année, permettant de diffuser à plus grande échelle les bénéfices de paiements transfrontaliers rapides, transparents et entièrement prévisibles.
En Europe : des résultats déjà visibles grâce à des approches complémentaires
En Europe, les premières mises en œuvre montrent que cette transformation peut s’appuyer sur les infrastructures existantes. La complémentarité entre initiatives locales et globales en est une illustration concrète.
En Europe, les banques espagnoles ont démontré qu’en combinant le scheme européen « OCT Inst » de l’European Payments Council avec un cadre international comme le « Swift scheme », il est possible d’améliorer significativement l’expérience client. La composante européenne du paiement bénéficie ainsi de l’instantanéité – comme c’est le cas en Espagne – facilitant par ricochet le « dernier kilomètre ».
Le résultat est tangible : paiements quasi instantanés, visibilité accrue sur le montant reçu et réduction des incertitudes pour les utilisateurs finaux. Cette approche pragmatique permet d’obtenir des gains immédiats, sans transformation radicale des infrastructures et repose sur une logique simple : les infrastructures domestiques assurent la rapidité locale, les schemes internationaux garantissent la cohérence globale. Leur articulation permet de délivrer une expérience réellement fluide de bout en bout.
De la vision à la mise en œuvre
L’Europe se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Elle dispose des technologies, des standards et d’un écosystème d’acteurs engagés, ainsi que d’un cadre politique clair et d’objectifs partagés au niveau international. Le véritable enjeu est désormais de passer de l’intention à l’exécution.
Cela implique une approche pragmatique : capitaliser sur les solutions existantes, traiter les points de friction persistants – en particulier ceux du « dernier kilomètre » – et construire des ponts entre les initiatives.
Agir rapidement, mais avec discernement
La transformation des paiements ne prendra pas la forme d’une rupture brutale, mais d’une évolution progressive des infrastructures existantes. C’est cette continuité qui permettra de préserver les fondamentaux du système financier – confiance, sécurité, résilience – tout en améliorant l’expérience utilisateur.
Dans ce cadre, le rôle des infrastructures globales reste central : elles assurent l’interconnexion des initiatives, garantissent la compatibilité des systèmes et soutiennent l’innovation à grande échelle. Au fond, le véritable enjeu n’est pas technologique, mais systémique. Les solutions existent, les usages évoluent, les résultats sont visibles. Le défi est désormais collectif : orchestrer l’ensemble – à l’échelle européenne et internationale – pour offrir une expérience de paiement simple, rapide et fiable, et ce de manière consistante, à la hauteur des attentes des entreprises et des particuliers.
Dans ce contexte, l’essor des monnaies numériques, des actifs tokenisés et de l’utilisation de la technologie blockchain, ouvre de nouvelles perspectives, notamment en matière de paiements internationaux disponibles en continu, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ces innovations permettent d’améliorer la programmabilité des transactions et la gestion de la liquidité.
Mais ces bénéfices ne pourront se déployer à grande échelle que sous une condition essentielle : l’interopérabilité avec les infrastructures existantes. C’est précisément l’objectif d’initiatives telles que le développement du « Swift ledger », conçu comme un registre partagé permettant de connecter différentes formes de monnaie – notamment les dépôts tokenisés des banques – et, plus largement, d’assurer l’interopérabilité entre ces modèles tout en continuant à évaluer de nouveaux cas d’usage pour la finance numérique et les paiements internationaux, afin de faciliter leur utilisation dans des paiements transfrontaliers en temps réel, sans rupture opérationnelle ni perte de confiance.
L’enjeu est donc d’éviter l’émergence d’ « îlots numériques » – performants individuellement mais fragmentés collectivement – en garantissant l’interopérabilité entre technologies, infrastructures et devises. Car une finance fragmentée est une finance moins efficace, plus coûteuse et moins inclusive. C’est en assurant cette capacité à faire converger innovation technologique et cadre opérationnel commun que nous pourrons bâtir collectivement un écosystème de paiements véritablement mondial, cohérent et résilient.

