Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

Le grand schisme ? Why we all lose ?

Le schisme, c’est un terme qui redevient à la mode, et qui signifie une rupture forte dans une communion religieuse ou idéologique, une séparation entre des personnes qui partageaient des liens historiques, une sécession volontaire d’une partie d’un groupe qui remet en cause le leadership et les positions de l’un de ses membres, et affirme ses propres valeurs, de façon indépendante.

Et aujourd’hui, il y a un schisme qui se profile[1], qui marquerait une rupture potentielle et remettrait en cause des alliances qui ont prévalu depuis la dernière guerre, voire plus loin encore, et le partage de valeurs et de principes de pensées (le libéralisme, la démocratie, la primauté de l’individu…), pour marquer le passage d’un monde qui souhaitait devenir un « Global Village », un monde où les frontières sans disparaître s’éclipsaient, pour privilégier le développement économique et la libre circulation des biens et des services, et même des personnes, à un nouveau monde, éclaté en zones géopolitiques concurrentielles, où au-delà des clivages économiques et technologiques, apparaissent des clivages sur les principes économiques qui étaient fortement partagés jusque-là.

Et ce schisme potentiel menace le monde occidental pris entre la volonté américaine d’affirmer son leadership au plan mondial, ou au moins au sein du monde libéral et démocratique, et la volonté européenne d’affirmer sa souveraineté économique et monétaire, voire politique et même de défense, et de désigner ses ennemis potentiels. Face au reste du monde, qui lui hésite entre une alliance des tiers émergents comme au sein des BRICS ou un équilibre difficile entre les grands géants économiques, technologiques, voire militaires, notamment entre la Chine et les États-Unis d’Amérique.

Ce schisme potentiel apparait aujourd’hui désormais dans le monde de la monnaie, et des paiements.

  • Il apparait déjà entre les États-Unis d’Amérique et les États européens de la zone euro autour de la place respective des monnaies centrales de chacune de ces zones monétaires, les premiers souhaitant confirmer voire renforcer la place centrale du dollar dans les échanges internationaux, et donc sa souveraineté mondiale sur toute transaction en dollars, et les seconds souhaitant développer une stratégie assurant « un euro fort au plan international» pour soutenir « l’autonomie stratégique de l’Union Européenne ».

 

Aujourd’hui, le Conseil de l’UE[2], la BCE[3], et même le Parlement européen se sont penchés sur le rôle mondial de l’Euro, et ce sujet a fait l’objet de plusieurs rapports, dont un projet de rapport présenté le 23 juin dernier au Comité des Affaires économiques et monétaires du Parlement européen[4]. D’après les données collectées dans le rapport du Conseil de l’UE, le système monétaire international reste centré sur le dollar, qui représentait 57,8% des réserves de devises pour le change à fin 2024, alors que l’euro restait la seconde plus importante réserve de change, avec 19,8 %[5], et que l’or représente désormais 20% des réserves officielles au cours du marché, surpassant la 2e place de l’euro. Et ce rapport indique a contrario que l’euro représenterait 40% des facturations du commerce international. Comme l’écrivent certains experts : « The US and EU are two of the world’s largest trading partners ». 

De son côté, le rapport du Parlement européen « invite l’Union à réduire ses dépendances stratégiques et à renforcer sa capacité d’action autonome, et « rejoint la présidente de la BCE sur la nécessité que l’euro passe du statut de monnaie «intermédiaire» à celui d’une monnaie internationale à part entière.».

En effet, la politique américaine a pris une tournure jugée inquiétante par l’ensemble de la Gouvernance européenne, car elle peut menacer l’autonomie décisionnelle de l’Union européenne et la place de l’euro dans les transactions internationales. Et les instruments de paiement servent de support à cette nouvelle stratégie. Comme le souligne une étude de l’IRIS[6] « Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, ne marque pas tant une rupture qu’une inflexion dans l’usage des instruments de puissance économiques états-uniens (…) Cette évolution s’inscrit dans un contexte de rivalité accrue avec la Chine de plus en plus structuré, dans lequel les infrastructures de paiement, au cœur des flux économiques mondiaux, deviennent des outils centraux de la compétition stratégique mondiale ».

De fait,  cette compétition mondiale se traduit entre le dollar et l’euro et pourrait profiter à des devises tierces, notamment au Yuan chinois (RMB). Celui-ci vise désormais à concurrencer le dollar, d’une part dans les transactions avec ses partenaires des BRICS, mais aussi dans certaines transactions internationales, comme celles concernant l’énergie. Même si le Gouverneur de la PBOC avait déclaré en 2021 que « l’objectif n’est pas de remplacer le dollar américain ou d’autres devises internationales », le projet dit mBridge ou « Pont monétaire numérique » vise à interconnecter plusieurs banques centrales. Après une première expérimentation conjointe entre la Chine et l’Indonésie, l’expérimentation a été étendue à vingt-trois banques centrales, dont l’Inde, qui participent aux tests, notamment dans plusieurs pays producteurs d’énergie du Golfe en visant une réduction de 75% des coûts de règlement[7].

  • Ce schisme se profile aussi au cœur du débat sur les CBDC dans les systèmes de paiement de détail, les premiers, les États-Unis d’Amérique rejetant de façon bipartisane, au moins dans les quatre prochaines années, toute émission d’un digital dollar, au moins pour les transactions de détail[8], et les seconds, les États de l’Union Européenne, souhaitant développer l’euro numérique. Et ce schisme apparait par des votes qui ont eu lieu le même jour, le 23 juin dernier, aux États-Unis et en Europe.

 

Pour les États-Unis, la décision a été actée trois fois : déjà par le CBDC Anti-Surveillance State Act de 2024, qui avait reçu l’agrément de la Chambre des Représentants, mais pas du Sénat, puis par l’Executive Order 14178 du Président Trump de janvier 2025, qui interdisait aux agences fédérales américaines d’envisager tout développement en matière de MNBC, et enfin, par la décision bi-partisane du Sénat du 23 juin, devenue  loi de plein exercice en l’absence de veto du  Président Trump[9].

L’Europe, de son côté, vient de confirmer son choix en en faveur de l’euro numérique, fait au Conseil européen, le 16 décembre 2025, puis au Comité des Affaires économique et monétaires du Parlement européen le 23 juin et, le 9 juillet, par un vote massif du Parlement européen en assemblée plénière, avec 416 voix pour, 169 contre et 22 abstentions. Le débat, qui va se poursuivre en trilogue au second semestre 2026, porte désormais sur les modalités de mise en œuvre de l’euro numérique.

Aujourd’hui, plusieurs États ont fait le choix de suivre les États-Unis, et de rejeter ou suspendre la création d’une monnaie numérique centrale de détail, dont l’Australie et  la Suisse, et d’autres ont fait un choix inverse, dont la Chine, qui en avait fait un outil pour la préservation de la place du RMB en Chine, l’Inde qui a lancé un projet pilote en fin 2021, et même la Russie, qui a annoncé début juillet le déploiement du Rouble numérique (dont le projet a été lancé en octobre 2020) à partir de septembre 2026. Et le Royaume-Uni, comme d’autres États de l’OCDE, s’interroge encore, en voulant à la fois se rapprocher de l’Union européenne, sans se couper des États-Unis.

Du côté Indien, la Roupie numérique indienne (Digital Rupee ou e-Roupie), émise par la Reserve Bank of India, a d’abord été émise sous forme wholesale depuis fin 2022, et a eu pour objectif principal de faciliter le règlement des transactions sur le marché secondaire des titres publics, de réduire les coûts de transaction et de limiter les risques de règlement liés aux systèmes indiens de compensation traditionnels.

Sous sa forme retail[10], elle vise à compléter le système bancaire, et UPI, le système de paiement électronique dominant en Inde, en favorisant en priorité l’inclusion financière d’une large part de la population exclue du système bancaire et des systèmes électroniques, notamment pour les populations éloignées ou peu desservies par les banques traditionnelles.

  • Ce schisme apparait parallèlement au cœur du débat sur la place des cryptoactifs dans les systèmes de paiement, les États-Unis privilégiant les nouveaux actifs numériques, au moins ceux considérés comme « stables » au plan financier, les stablecoins, et les seconds hésitant sur la politique à adopter en matière de règlementation des cryptoactifs, notamment sur l’opportunité des stablecoins.

 

Pour les USA, suite à l’adoption du Genius Act bipartisan du 18 juillet 2025, qui a établi un cadre réglementaire pour l’émission des stablecoins aux États-Unis, le Clarity Act qui était censé fournir « un système de régulation de l’offre et de la vente de biens numériques » et « interdire l’utilisation de la monnaie numérique de la banque centrale pour la politique monétaire, et pour d’autres objectifs. ». Mais, ce texte règlementaire clé piétinait au Sénat américain, après son adoption à la Chambre des représentants. Et, finalement, il se rapproche d’un vote au Sénat après que le groupe des shérifs américains ait abandonné son opposition à l’une des parties clés de la loi.

En Europe, l’hésitation est de mise, malgré l’adoption, le 31 mai 2023, du Règlement MiCA, qui autorisait les cryptoactifs, et notamment les stablecoins, moyennant une supervision très rigoureuse, et l’entrée en application le 1er juillet 2026, de l’agrément MiCA, et de façon exclusive au plan européen en remplacement des agréments domestiques. Et cette hésitation provient de multiples motifs : (1) les critiques récurrentes sur le projet de règlement à la fois du côté des banques centrales notamment sur les risques de multi-émission des stablecoins, en et hors zone euros, et du côté des acteurs du marché, qui souhaitent une plus grande libéralisation, pour permettre un plus fort développement des émissions en Europe ;  (2) auxquelles s’ajoutent les nouvelles remarques de la BCE et de l’Eurosystème sur les impacts potentiels des stablecoins sur la politique monétaire européenne ; (3) les écarts de règlementation entre l’Europe et les Etats-Unis, pour lesquelles un comparatif sera publié prochainement ; (4) sans oublier la faible part des entreprises européennes de l’écosystème des cryptoactifs, 17% à fin mai 2026 dont 83/117 PSAN françaises, ayant bénéficié d’un agrément européen, et le refus d’agrément de grandes structures internationales comme Binance ; (5) le plaidoyer de  divers experts  pour une instance unique d’agrément au niveau européen, l’ESMA, afin d’éviter des applications non homogènes de la règlementation, et   la faible part des cryptoactifs circulants en euros, au regard de ceux en dollars, qui représentent plus de 97% du marché.

La Commission européenne a donc admis qu’il faudrait probablement faire une révision du Règlement MiCA. Dès lors, elle a lancé en mai dernier (et jusqu’à fin septembre 2026) une double consultation[11] visant à évaluer le fonctionnement du cadre réglementaire actuel et son adéquation aux évolutions du marché européen des crypto-actifs ainsi qu’aux développements internationaux, et à recueillir les contributions et propositions de révision du Règlement MiCA jusqu’à fin septembre prochain[12].

  • Enfin, ce schisme surgit aussi, en contrepoint, sur la place respective des banques centrales et des acteurs privés règlementés, PSP (banques et nouveaux acteurs règlementés établissements de paiement et de monnaie électronique), et les acteurs de la sphère Crypto, dans l’offre de monnaies (privées ou de quasi-monnaies) et de services de paiement aux divers acteurs économiques. Et, sans que cette différentiation soit actée, l’Eurosystème soutenant toujours une architecture « two tiers » des paiements, dans laquelle les acteurs privés règlementés jouent un rôle clé. L’Eurosystème considère que le secteur privé n’a pas assuré au plan européen la souveraineté européenne des paiements, ni mis en place des infrastructures européennes, et il tente d’y remédier avec l’euro numérique de détail, soutenu en ce sens par les colégislateurs européens.

 

Cette évolution intervient à la suite de l’adjonction au rôle de la BCE non seulement de conduite de la politique monétaire, et de la surveillance de la sécurité et du bon fonctionnement des systèmes de paiement, d’un nouvel objectif de soutien au rôle international de l’euro, mais aussi d’affirmation de la souveraineté européenne, et de lutte contre les acteurs internationaux dominants dans les paiements en Europe.

Donc, un schisme potentiel fondé sur plusieurs écarts majeurs, et ce schisme serait porteur de beaucoup d’inquiétudes pour le futur. Comme l’a déclaré Richard TURRIN[13], un observateur international, en synthèse de ces évolutions, « the US choosing to rely on the private market through stablecoins and the EU looking at a retail CBDC »

Les impacts de la situation

Cet écart est à appréhender pour l’Europe au regard de trois types enjeux :

  • La souveraineté européenne des systèmes de paiement

L’objectif affiché de l’euro numérique est d’assurer la souveraineté monétaire européenne, et par là, la souveraineté des systèmes européens de paiement. Par crainte des décisions intempestives américaines en matière de coupure de l’accès aux schemes internationaux de paiement. Mais, aujourd’hui, force est de constater que :

  • Il existe des solutions issues des acteurs du marché qui assurent ou ont vocation à assurer la souveraineté des paiements en Europe, soit dans certains pays, comme la France, notamment avec CB, ou en Europe, notamment avec Wero et l’Alliance d’interopérabilité EuroPA ;
  • A l’inverse, une grande part des pays européens n’ont pas engagé d’action pour développer de schemes domestiques ou pour importer des schemes domestiques existants dans le reste de l’Europe, ni pour adhérer à Wero ou à des solutions équivalentes en Europe, ni pour réduire la part des schemes internationaux dans leurs transactions domestiques ; et restent même très dépendants des Schemes cartes internationaux.
  • Plusieurs PSP européens, banques ou établissements de paiement, continuent de développer leurs relations avec les schemes cartes internationaux (ICS), voire passent des accords nouveaux avec les ICS ou certaines Big Techs, comme on l’a vu en Allemagne entre Deutsche Bank et Paypal, pour développer certaines solutions non européennes en Europe ; et il est à craindre qu’avec la gratuité des services sur l’euro numérique, cela ne mettent en cause les solutions domestiques européennes encore résilientes et la propension des acteurs du marché à se tourner vers les solutions générant des revenus, directs ou indirects.
  • Enfin, l’euro numérique ne dispose pas de leviers juridiques pour bloquer les offres des acteurs internationaux qui comporteraient l’usage d’euros numériques pour dénouer des transactions d’achat de détail en Europe. Comme l’a bien noté la presse internationale, “Banks and payment service providers from non-euro EU countries would be allowed to distribute the digital euro.”[14]

 

Dès lors, la question qui va rapidement se poser au plan européen, suite à l’accord des colégislateurs sur la création de l’euro numérique, est celle des infrastructures de paiement européennes, voire de la création d’une infrastructure publique de paiement paneuropéenne pour contrer la place des acteurs internationaux. Et sur la capacité de l’euro numérique à contrebalancer la place des ICS, sans promouvoir largement au plan européen les schemes de paiement nationaux ou transnationaux existants en Europe. Et sur ce point, comme le souligne Fernando NAVARRETE, le rapporteur du Parlement européen « Europe does not have to choose between the digital euro and successful private payment solutions. We need both to work together. The agreement rightly recognises the dual approach: existing standards and infrastructure should be reused wherever possible. This will allow European payment solutions to connect to a common acceptance infrastructure and become interoperable across borders. ». Il faudra donc veiller à réutiliser chaque fois que possible les infrastructures publiques et privées en place, au moins dans un premier temps, et éviter que de nouvelles infrastructures viennent remplacer d’autres en place et ayant démontré leur efficacité, comme en France avec Cartes Bancaires et STET, ou Wero au plan européen. Même si, de l’avis de nombreux experts, ce n’est qu’un vœux pieu.

De plus, si on examine les autres tentatives de création de monnaies numériques de banques centrales pour les paiements de détail au plan mondial, on ne peut que constater l’échec avéré ou potentiel de ces projets.

Ainsi, l’expérience chinoise de Yuan numérique apparait de plus en plus comme un échec, et cela a contraint la Banque centrale de Chine, la People’s Bank of China (PBOC), à modifier profondément sa stratégie. Ainsi, elle a annoncé à la fin de l’année 2025 que, dès Janvier 2026, le e-Yuan serait “repositionné” du statut de “monnaie numérique” (digital cash), donc une forme numérique de la monnaie fiduciaire, comme l’Europe veut le faire avec l’euro numérique, à celui de “dépôts numériques” (digital deposits) commerciaux. Comme l’ont noté divers experts[15] « This policy change therefore represents a major shift in the institutional design of the digital yuan and marks an important milestone in international discussions on CBDCs”. Ce changement majeur est dû à l’échec des projets-pilotes conduits depuis 2020 par la PBOC qui se sont traduits par une stagnation du e-yuan dans les paiements, au profit des solutions privées, AliPay et WeChat, très largement diffusés, offrant davantage de services et de convivialité, et assurant largement la souveraineté domestique chinoise en matière de paiement. Et la PBOC a donc non seulement dû repositionner le e-Yuan, mais aussi elle lui a concédé des atouts, d’une part en l’intégrant dans son système d’exigence des réserves, mais aussi, en autorisant qu’il puisse bénéficier d’une rémunération via des intérêts sur les dépôts.  

Et en Russie, le lancement prochain du Rouble digital se fait dans une certaine indifférence générale de la population, qui rechigne à convertir les salaires dans la monnaie centrale.

En Inde, en termes d’adoption de la e-Roupie, après un premier pilote restreint lancé fin 2022, le pilote s’est élargi à la plupart des grandes villes, en vue d’assurer une adoption nationale. Les données disponibles en début 2026 indiquent une adoption par 5 millions d’utilisateurs et plus de 420 000 commerçants partenaires, sur une population indienne proche de 1,5 Milliard d’habitants. Mais le déploiement généralisé n’est prévu que d’ici 2030.

Ainsi, si tout doit être fait pour réussir, et à moindre coût, l’émission, désormais décidée, de l’euro numérique, il y a nécessité à trouver les compromis nécessaires pour créer à la fois un consensus sur le marché, et une dynamique, qui éviterait les méandres de la politique chinoise, et les difficultés rencontrées par les autres projets internationaux de MNBC de détail.

 

  • La place de l’euro dans les paiements internationaux et dans le règlement des transactions sur actifs numériques

Les prévisions sont connues : en 2027, le volume des paiements internationaux devrait avoisiner les 250 trilliards de dollars, pour atteindre les 320 trilliards de dollars en 2032[16]. C’est donc là que se joue le rôle international de l’euro.

Comme indiqué plus haut, pour conforter la place du dollar dans les échanges internationaux, les Etats-Unis ont choisi de recourir aux Stablecoins en dollars pour compléter la place du dollar scriptural dans les échanges internationaux, en s’appuyant sur les apports en matière de services des acteurs du marché.

Comme l’a fait remarquer Christian de BOISSIEU lors de notre Rencontre du 25 juin dernier sur « les Nouveaux rails de paiement en Europe », l’écart considérable en matière de part de marché entre les stablecoins en dollars et en euros, risque de ne pas autoriser l’Europe à conserver sa part des paiements internationaux. Et les initiatives privées européennes actuelles en matière de cryptoactifs, comme le projet QIVALIS, ou les projets de Swift, ne pourront être pleinement opérationnels qu’avant plusieurs années.

Parallèlement, la tokenisation des actifs est une évolution majeure des marchés financiers, et c’est sur la « patte » cash, donc la capacité de règlement des transactions parallèle et immédiate, de façon atomique, que se jouent l’apport majeur de la tokenisation. C’est donc là que se trouvent les enjeux clés, et c’est donc sur la tokenisation de la monnaie centrale de gros et sur les systèmes de règlement de gros que va se jouer la question de la souveraineté monétaire européenne. 

Dès lors, la priorité européenne est bien d’investir le plus rapidement possible sur ce sujet, et l’accélération du planning du projet PONTES, qui vise à offrir dès septembre prochain, une solution de règlement des transactions sur actifs numériques en continuité avec les règles actuelles du marché, apparait donc opportune. Même si tous les acteurs sont convaincus qu’en final, une solution s’appuyant complètement sur les DLT, comme avec le projet APPIA, apportera une réponse de long terme.

Sans oublier les paiements internationaux et européens fondés sur le règlement instantané, ou proches, qui se développent très rapidement au plan mondial, y compris pour les transactions de change. Plus de 70 pays ont déjà adopté ce mode de paiement, qui pourrait rapidement se développer dans les transactions internationales.

Dans ces deux directions, paiements temps réels et solutions tokenisées, les projets de la BRI, dont le projet AGORA, et les projets de Swift au plan international, montrent la voie.

Le projet AGORA a montré que, grâce à la tokenisation et au concept de « atomic settlement», il était possible de dénouer des transactions internationales, sans risques de contrepartie, en réunissant plusieurs transferts liés, en monnaie centrale ou privée, dans une seule opération indivisible. Le projet est entré dans une nouvelle phase d’expérimentation.

Et par le projet RIALTO, la BRI a montré que l’on pouvait améliorer les paiements transfrontières instantanés grâce au règlement en MNBC interbancaire, à l’aide d’une infrastructure de change décentralisée associée à un règlement en monnaie numérique de banque centrale (MNBC) interbancaire.

Enfin, avec le projet ALPERTA, elle tente de montrer la faisabilité technique d’une liaison via des APIs entre systèmes de paiement instantanés domestiques pour assurer les transactions internationales.

De son côté, Swift a montré au travers de nombreux projets et partenariats divers qu’il y avait moyen d’améliorer les paiements internationaux, à la fois au travers des paiements instantanés, et au travers de solutions fondées sur la technologie blockchain.

Un dernier scénario qui a été évoqué au printemps dernier serait une interconnexion directe entre des systèmes de paiement instantané de différentes zones économiques, comme le propose l’Inde, via une interconnexion des systèmes locaux avec ceux existant en Europe, « afin d’accélérer et simplifier les échanges commerciaux, de réduire les coûts et la dépendance aux réseaux dominés par le dollar, dans un contexte de rapprochement économique renforcé par leur accord de libre-échange. »[17]

 Il y a donc de très nombreux projets dans lesquels l’euro peut jouer un rôle clé, mais il faut bien voir que ces projets n’atteindront pas leur maturité avant plusieurs années, et qu’il serait dangereux de lâcher la proie pour l’ombre.

  • La consolidation d’une industrie européenne des paiements compétitive

A côté des enjeux de souveraineté monétaire et de souveraineté des paiements européens, se joue un autre enjeu, l’enjeu industriel. Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si la Banque centrale pourrait suppléer à une faiblesse du marché en matière d’offre de solutions de paiement, mais comment faire perdurer l’alliance stratégique entre Banques centrales et acteurs du marché, pour assurer le choix européen d’autonomie stratégique ouverte.

Et ce choix est majeur, car il conditionne la capacité de l’Union européenne de défendre sa monnaie.

Cette industrie européenne des paiements est aujourd’hui essentiellement domestique, et EPI est la première entreprise européenne offrant, avec Wero, une solution de paiement paneuropéenne.  Mais, l’apparition d’acteurs transeuropéens serait également possible dans tous les compartiments des paiements, notamment en matière de cartes bancaires et de systèmes de compensation en Europe. En fait, c’est tout l’écosystème des paiements qui doit se propulser au plan européen, pour constituer des acteurs à même de concurrencer les acteurs internationaux. D’autant que ces derniers investissent lourdement en Europe, comme viennent de le montrer les ICS, de grandes banques et big techs américaines. Et cette industrie européenne doit s’appuyer prioritairement sur les acteurs règlementés, qu’il s’agisse des banques ou des établissements de paiement et de monnaie électroniques, mais aussi sur les nouveaux acteurs règlementés de l’écosystème des cryptoactifs, et ce choix est majeur, car cette technologie offre des opportunités en matière de réduction des coûts, et de raccourcissement des délais de transactions, sans oublier la certitude du règlement, du fait de l’atomicité des transactions. Et il faut profiter des nouveaux développements technologiques, à la fois le paiement instantané et les cryptopaiements, et de l’euro numérique, pour provoquer une consolidation européenne des entreprises de paiement, sans oublier en matière scheme de cartes bancaires. C’est la dernière opportunité qui s’offre à l’Europe d’assurer sa maîtrise de son marché.

Conclusion

Comme l’a écrit Richard TURRIN, «Why we all lose? », et d’argumenter : « The US and EU are two of the world’s largest trading partners, and while their current turbulent relationship will pass, we would all be better off if they agreed on digital payments ».

Il est clair que l’Europe et les Etats-Unis ont besoin de disposer, si ce n’est de solutions communes ou proches, au moins d’une interopérabilité et d’une reconnaissance mutuelle des acteurs économiques œuvrant en ces domaines. D’autant que cela forcerait le reste du monde à s’aligner sur des standards communs. Et cela éviterait que les projets alternatifs, Indiens, Chinois, voire Russes, ne se développent au détriment des solutions occidentales de paiements internationaux. Cette réduction majeure des écarts entre règlementations et solutions américaines et européennes constituera sans nul doute une étape majeure du développement de l’action du G7 dans les mois à venir.

Mais, de façon plus générale, nous pourrions généraliser le propos de Richard TURRIN dans son article précité, et dire en Europe également «Why we all lose? ». En effet, si l’Europe ne se dote pas rapidement d’une industrie paneuropéenne du paiement numérique compétitive et résiliente, comme la France l’a fait depuis quarante ans, et si elle ne compte que sur l’apport de l’euro numérique pour contrebalancer le poids des Big Techs et des ICS dans les paiements européens, alors il faudra effectivement se faire du souci.

Trois priorités apparaissent :

  • Le développement de solutions paneuropéennes de paiement privées disposant d’un modèle économique viable, et d’infrastructures européennes s’appuyant de préférence sur des infrastructures existantes au plan national ou européen, voire internationale comme Swift, plutôt qu’une nouvelle construction in abstracto, soit par extension de solutions domestiques existantes au plan transnational, soit par consolidation entre solutions domestiques européennes  ou acteurs européens des paiements ;
  • L’accélération de la politique de tokenisation, le déploiement rapide du projet de monnaie centrale tokenisée de la BCE PONTES et APPIA, en s’appuyant le plus vite possible sur les DLT, et le soutien aux projets de développement d’une industrie européenne des cryptopaiements, notamment au développement de stablecoins en euros ;
  • L’approfondissement du dialogue entre pouvoirs publics et secteur privés, pour recréer la recette gagnante du modèle « two tiers », qui a fait le succès de l’Europe jusqu’ici.

 

FRANCE PAYMENTS FORUM soutiendra toutes les initiatives qui permettraient d’atteindre ces trois objectifs.

 


[1] Certains experts internationaux, comme Richard TURRIN, évoquent plutôt un « split » entre standards incompatibles… Cf. https://www.linkedin.com/pulse/us-eu-digital-money-split-two-incompatible-standards-one-turrin-cdt1c/

[2] Cf. Rôle international de l’euro – Consilium. Ce sujet a aussi fait l’objet d’un, et d’un rapport de la BCE, et de diverses déclarations au sein de la BCE et de l’Eurosystème, dont dernièrement, d’une

[3] Cf. Rapport de la BCE https://www.ecb.europa.eu/press/other-publications/ire/html/index.en.html et déclaration de Christine LAGARDE https://www.ecb.europa.eu/press/other-publications/ire/html/ecb.ire202606.en.html

[4] Cf. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/ECON-PR-787030_FR.pdfRapport d’un Parlementaire, Rasmus Andresen

[5] La livre sterling britannique ne représenterait que 5% des réserves de change internationales.

[6] Souveraineté européenne des paiements (2026-2035). De la dépendance structurelle à la construction d’une doctrine des paiements européenne – IRIS

[7] Cf. https://lediplomate.media/economie-chine-yuan-numerique-nouvelle-bataille-ordre-dollar/

[8] Comme le note certains experts financiers, comme John KIFF, le texte voté interdit l’émission d’un digital dollar de détail  (« widely available to the general public »), et n’interdit pas « any dollar-denominated currency that is open, permissionless, and private, and fully preserves the privacy protections of US coins and physical currency »

[9] Cf ; newsletter de John KIFF du 12 juillet “The 21st Century ROAD to Housing Act, a U.S. bipartisan housing law, that incidentally statutorily prohibits the Federal Reserve from issuing or creating a retail CBDC until December 31, 2030, becoming law via constitutional default after President Trump neither signed nor vetoed the bill”

[10] La Roupie digitale est une forme originale de MNBC. Elle est émise sous forme de jeton numérique représentant la roupie indienne, avec diverses représentations graphiques pour chaque coupure, reprenant les codes visuels des billets physiques, et avec un numéro de série unique, comme un billet. Et elle s’appuie sur la technologie blockchain pour sécuriser les transactions, bien que n’étant pas une cryptomonnaie car fonctionnant sous contrôle centralisé de la Bank of India. Elle garantit l’anonymat pour les transactions modestes, même si son infrastructure reste centralisée, et qu’il y ait une traçabilité des transactions.  Enfin, comme sa version physique, l’e-Roupie bénéficie du statut de cours légal et est acceptée à la fois comme moyen de paiement et comme réserve de valeur en monnaie centrale.

[11] La première concerne l’ensemble des citoyens de l’Union européenne, et l’autre concerne les parties dites « prenantes », à savoir les émetteurs de crypto-actifs, les prestataires de service sur cryptoactifs (« PSCA »), les institutions financières, les Autorités publiques (superviseurs nationaux et européens, banques centrales et Ministères des finances nationaux), et groupes de réflexion concernés par le sujet.

[12] Targeted consultation on the review of MiCA Regulation – Finance (Commission européenne, 20 mai 2026

[13] The US and EU’s Digital Money Split Will Cost Us All (Richard TURRIN, 28 juin 2026)

[14] Cf. European Parliament backs digital euro, paving way for final negotiations (Finextra, 10 juillet)

[15] Cf. The shift in China’s CBDC (Digital Yuan) policy and key implications  (Japan Research Institute, 6 juillet) (12 pages)

[16] Cf. https://www.fxcintel.com/research/press-releases/new-data-cross-border-payments-market-now-worth-over-194tn-and-is-forecast-to-reach-320tn-by-2032#:~:text=The%20cross%2Dborder%20payments%20market,%2C%20an%20increase%20of%2062%25

[17] Cf. Une petite révolution dans le commerce mondial: l’Inde veut mettre en place du paiement instantané en euros (ce qui pourrait faire bondir le commerce avec l’UE) (BFM Business)

Les dernières actualités

Le ciel et la terre

Cette allégorie du ciel et de la terre a pour objectif d’opposer les rêves et la réalité dans le monde des paiements. Comme disait Saint-Exupéry, « Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité. ». Notre rêve est de faire de l’Europe une puissance internationale des paiements souveraine et compétitive, et transformer notre rêve en réalité nous a toujours portés.

Lire la suite
Vous souhaitez aller plus loin ? Devenez membre, contactez-nous

Recevez notre dernière newsletter