
La souveraineté, une réalité industrielle avant tout
La souveraineté des paiements ne se décrète pas. Elle se construit par le contrôle effectif des interfaces clients, de l’acceptation commerçants, des flux de données et des standards technologiques. Or l’euro numérique de détail n’y répond pas. Il ne remplace pas les systèmes de cartes internationaux, ne garantit pas un contrôle européen sur les portefeuilles numériques et ne réduit pas notre dépendance aux grandes plateformes technologiques. Au contraire, il crée une nouvelle solution monétaire et une infrastructure de paiement parallèles, tout en laissant le contrôle des interfaces et des relations clients largement inchangé.
L’Europe dispose pourtant déjà d’infrastructures performantes : paiements instantanés, systèmes de compensation sous gouvernance européenne, et solutions émergentes comme Wero et EuroPA. Construire une infrastructure parallèle, estimée à 18 milliards d’euros, détournerait des ressources stratégiques sans résoudre le problème de fond.
Un projet conçu pour le monde d’hier
L’euro numérique a été bâti sur des technologies de la décennie précédente, sans adresser les défis réels de l’innovation en matière de paiements : solutions « one click », tokenisation, intelligence artificielle agentique. La BCE se concentre sur son propre schéma de paiement, y compris hors ligne et sur un modèle de distribution « ouvert » aux portefeuilles non européens, ouvrant ainsi la voie aux Big techs non européennes sur le marché des paiements en euros.
L’euro numérique est par ailleurs pensé comme une infrastructure centralisée, alors que l’innovation et la résilience opérationnelle appellent des architectures distribuées et interopérables. A horizon 2030, il pourrait ainsi apporter une réponse à une question qui ne se posera plus.
L’Europe a besoin d’un cadre qui soutienne l’innovation privée européenne et non d’un concurrent public coûteux, potentiellement obsolète dès son émission.
Des ajustements indispensables
Si le projet devait être maintenu, trois corrections mériteraient d’être explorées.
D’abord, le modèle de « financement ouvert » gagnerait à être prohibé ou strictement encadré : en l’état, il permettrait à des acteurs non européens de distribuer des euros numériques.
Ensuite, la conception devrait rester simple et économiquement viable, en garantissant un modèle de rémunération couvrant intégralement les coûts des intermédiaires. Enfin, il est impératif d’instaurer un plafond de détention réaliste et maîtrisé pour chaque citoyen, car les sommes placées dans le portefeuille euro numérique par chaque européen viendraient diminuer d’autant la liquidité des banques et leur capacité à financer les crédits aux particuliers et aux PME.
L’Europe est à la croisée des chemins. Une souveraineté durable passera par des choix industriels réalistes, ancrés dans ce qui fonctionne aujourd’hui pour préparer l’avenir.


