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L’arbre et la forêt

Le vote du Parlement européen sur le lancement de l’euro numérique a été reporté de mai à fin juin 2026, du fait (selon la presse) de désaccords majeurs au sein du Parlement européen, car aucun communiqué n’est venu clarifier les motifs de ce report. Et tout le monde attend la couleur de la fumée qui sortira du vote, qui sera probablement blanche ou grise, mais certainement pas noire comme aux USA, où le recours au dollar numérique a été écarté, et où le Comité bancaire du Sénat a examiné le 14 mai dernier le Clarity Act, et l’a adopté à une large majorité, avant un vote, qui devrait être bipartisan, en Assemblée plénière du Sénat.

Cette divergence de stratégie entre l’Union Européenne et les Etats-Unis soulève de nombreuses questions en matière de politique monétaire au niveau mondial, et subséquemment de paiements.

Dès lors, quel est le point de la situation sur le développement des MNBC et les formes tokenisées des monnaies privées (Stablecoins et Deposit Tokens) au niveau mondial, quels sont les enjeux et risques, et de quelles conséquences ces écarts sont-ils porteurs et quelles leçons en tirer ?

Rappelons d’abord la situation côté États-Unis, puis Europe, avant de dresser un rapide panorama mondial.

  1. Le cadre réglementaire américain et européen

a) Le cadre américain

Le processus législatif américain sur les cryptoactifs a fait l’objet de plusieurs projets de lois, entre le Sénat et la Chambre des Représentants, et n’est toujours pas conclusif. Il est important de bien comprendre l’enjeu de ces divers textes, car ils seront structurants, même au-delà des Etats-Unis.

i- Le GENIUS Act et les « Statements » de la SEC

Rappelons que le GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins Act)[1] a été souhaité par la nouvelle administration américaine pour encadrer l’émission de Stablecoins aux USA, leur gestion et leur supervision, tout en offrant des garanties de sécurité pour les utilisateurs. Il a été adopté de façon bipartisane par les deux chambres du parlement américain, Sénat et Chambre des Représentants, et promulgué le 18 juillet 2025 par le président Trump. Cette loi constitue « a historic piece of legislation that will pave the way for the United States to lead the global digital currency revolution » [2].

De son côté la SEC (Securities and Exchange Commission) [3] avait publié, en avril 2025, des orientations détaillées sur le cadre juridique applicable aux Stablecoins, et notamment à certains types de stablecoins, désormais définis sous un nouveau terme – « Covered Stablecoins » – qui font exclusivement référence à des actifs numériques conçus pour conserver une valeur égale à celle du dollar américain, et comme l’indique la SEC, “that are designed to maintain a stable value relative to the United States Dollar, or « USD, » on a one-for-one basis, can be redeemed for USD on a one-for-one basis (i.e., one stablecoin to one USD), and are backed by assets held in a reserve that are considered low-risk and readily liquid with a USD-value that meets or exceeds the redemption value of the stablecoins in circulation”.

Cette décision antérieure de la SEC a permis de donner au GENIUS Act un caractère monétaire visant à asseoir la place du dollar au niveau mondial dans l’économie numérique : « By driving demand for U.S. Treasuries, stablecoins will play a crucial role in ensuring the continued global dominance of the U.S. dollar as the world’s reserve currency »[1]. Il a provoqué de nombreuses craintes dans les autres espaces monétaires internationaux, notamment dans la zone euro.

De plus, cette version du GENIUS Act et des Statements de la SEC a laissé subsister des débats et ambiguïtés sur de nombreux sujets, notamment sur les rémunérations de certains stablecoins, autorisés par la SEC, dits “stablecoin à rendement” (Interest Bearing Stablecoin), ce qui a conduit la Chambre des Représentants à adopter un second texte de loi, pour clarifier les débats résiduels et dénommé “Digital Asset Market Clarity Act”, qui a lui-même soulevé de nombreux débats.

ii- Le Clarity Act 2025 et “the Anti-CBDC Surveillance State Act”

Le Clarity Act[4] 2025 a été adopté par la Chambre des Représentants, mais sur deux projets initiaux, l’un du Committee on Financial Services et l’autre du Committee on Agriculture, « with modifications ». Il est considéré comme « the most comprehensive piece of crypto regulation ever to pass one chamber of the United States Congress ». Il a pour but de mettre dans la loi les décisions de la SEC, et de clarifier leur rattachement entre Titres Financiers (Securities) et Biens matériels (Commodities), dans un pays où on peut négocier trois types de biens sur les marchés : Agricole, Ressources naturelles, et Instruments financiers. Et de proposer des règles d’enregistrement pour les acteurs du marché selon le type de cryptoactifs, ainsi que diverses exigences renforcées en matière de LBC/FT. Ce projet soutenu par la majorité Démocrate de la Chambre des Représentants n’a été adopté qu’à deux voix près.

Par réaction au Clarity Act, la Chambre des Représentants a également adopté un troisième texte, à l’initiative des Républicains cette fois-ci, le 17 juillet 2025, “the Anti-CBDC Surveillance State Act”, interdisant à la Réserve Fédérale américaine d’émettre, ou même de tester, un “digital dollar”, sans l’accord explicite du Congrès américain, par crainte d’un instrument numérique pouvant constituer “a potential tool for state surveillance”. Ce vote n’a été acquis qu’à deux voix près également.

Dès lors, il restait à faire adopter le Clarity Act par le Sénat américain.

iii – Le Clarity Act 2026

Il a fallu près de 10 mois, pour qu’une nouvelle version (dites 2026) de ce second projet de loi, le Clarity Act 2026, soit proposée par le Sénat, et adopté le 14 mai dernier par le Comité bancaire du Sénat (The Senate Banking Committee). Un pas décisif a ainsi été franchi, cette nouvelle version du Clarity Act, doit être soumis au vote lors d’une réunion plénière du Senat, malgré l’opposition de la plupart des Sénateurs démocrates.

En parallèle, le marché juge nécessaire de disposer d’un projet bénéficiant d’un plus large consensus, pour constituer un support bi-partisan du Clarity Act, vu l’opposition des banques, des syndicats, et même de certaines administrations charges de faire appliquer la loi. Avant d’arriver sur le Bureau du Président pour promulgation: le projet de loi du Sénat devra être rapproché de la version de la Chambre adoptée l’année dernière, pour que les deux Assemblées approuvent un texte identique.

Selon divers observateurs[5], ce texte constitue cependant un pas majeur en faveur des actifs numériques, et un signe fort démontrant que les actifs numériques constituent bien pour les régulateurs une priorité stratégique. Le délai entre le GENIUS Act et le CLARITY Act, près d’un an, aurait en effet laissé les développeurs, les entrepreneurs et les investisseurs trop longtemps dans l’incertitude, et dès lors, l’adoption d’une loi bipartisane en 2026 apparait désormais cruciale. 

Un consensus va donc être recherché rapidement entre les deux Assemblées pour parvenir à un texte bipartisan d’ici le début juillet prochain. La Maison-Blanche viserait apparemment le 4 juillet, pour en faire “Le jour de l’indépendance de la crypto”.

Ainsi, le dernier étage de l’édifice juridique américain encadrant les Cryptoactifs, principalement les Stablecoins, pourrait être bientôt définitivement adopté, et promulguée par sa signature par le Président Trump.

b) Le cadre européen

Du côté européen, la démarche engagée est antérieure à celle des États-Unis, et comporte notamment deux volets bien connus :

  • Le « paquet » réglementaire sur le cours légal de l’euro et l’émission d’un euro numérique proposé par la Commission européenne en juin 2023, qui n’est pas encore adopté mais dont le processus législatif est bien avancé, avec l’adoption du projet par le Conseil européen, et qui sera soumis au vote du Parlement européen le 23 juin prochain,
  • Le Règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) déjà adopté en 2023, visant à encadrer les risques liés au crypto-actifs en protégeant mieux ceux qui ont investi dans ces actifs, en empêchant les utilisations abusives de crypto-actifs, tout en étant favorisant l’innovation dans l’Union européenne, et qui est sujet à diverses demandes d’amendement par les Banques centrales et par les acteurs du marché.

 

i – Le cadre relatif à l’euro numérique

Pour le premier ensemble de textes, sur l’euro numérique de détail, que j’ai largement commenté dans mes éditoriaux antérieurs, il s’agit d’un projet règlementaire, globalement contesté par les banques européennes, très soutenu par les Pouvoirs publics nationaux et européens au nom de la souveraineté européenne monétaire et des paiements, et qui a fait l’objet du rapport d’un parlementaire européen, Fernando NAVARRETTE, lui-même très contesté au sein de la Commission des affaires économique et monétaires du Parlement européen.

Le vote au Parlement européen, qui semblait acquis en faveur du lancement de l’euro numérique, à la suite d’un premier vote en février dernier sur le Rapport annuel de la BCE, a été reporté du 5 mai au 23 juin, semble-t-il du fait de « la nécessité pour les députés de disposer d’un délai supplémentaire afin d’étudier les nombreux amendements déposés »[6]. Dont le débat sur la fonctionnalité offline, qui aurait conduit les parlementaires à décider d’une émission simultanée d’une version Off line et On line de cet euro numérique

Ainsi, dernièrement Fernando NAVARRETTE, qui cherche en tant que Rapporteur une position consensuelle au sein du Parlement européen, semble avoir amendé sa position. En effet, il admet la position prise par le Conseil de l’Union européenne, à savoir que, désormais, la question n’est plus simplement celle de l’efficacité des marchés et des paiements, mais aussi celle de souveraineté européenne en matière monétaire et de paiement, donc une question qu’il qualifie désormais de « géopolitique » ; et il ajoute que « même si, en tant qu’Européens, nous ne ressentons pas chaque jour l’urgence de changer notre façon de payer, car les systèmes actuels fonctionnent assez bien, la dépendance européenne à des acteurs non européens pour les paiements de détail, notamment dans les transactions transfrontalières au sein du marché unique, est excessive, et rend l’Europe vulnérable. Il faut donc rechercher un consensus entre acteurs publics et privés au plan européen[7] ».

Il a ainsi déclaré dans la même interview : « we are trying to make our best to make those things compatible, because again, the digital euro will just deal with a small portion of the whole payment landscape », et il ajoute : « And now the ECB has come up with a strategy in payments that takes this more holistic view. I would have loved to see the process the other way round : first you have the big picture, and then you decide where to start. Here we have started with one piece, and then we realize, as Europeans, that we need to do much more in other domains that are far more important. Je note au passage que ce message rejoint celui de mes précédents éditoriaux. On peut donc espérer que le vote du Parlement européen fin juin 2026 reflète davantage cette volonté d’offrir à l’Europe une solution consensuelle.

ii – Le cadre relatif aux stablecoins

Le deuxième sujet est celui de la place des stablecoins dans les paiements, où l’Europe se trouve face à deux défis majeurs : d’une part, développer un marché innovant en Europe en ce domaine, en minimisant les risques pour les investisseurs, ce qu’a tenté de faire le règlement MiCA, et d’autre part, faire face à l’écrasante domination des stablecoins en dollars au niveau mondial. Et en ce domaine, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a pas eu de consensus.

Pour ce qui concerne le règlement européen, MiCA, qui a été le premier promulgué au plan mondial, les Pouvoirs publics européens et nationaux ont soutenu l’adoption du GENIUS Act par les Américains, puisque cela allait dans le sens d’une régulation des cryptoactifs, et notamment des stablecoins, sur les marchés. Mais, un débat perdure entre acteurs européens du marché, Pouvoirs publics européens et Banques centrales sur les amendements nécessaires au règlement MiCA. Du côté de la Banque de France, Denis BEAU, Premier Sous-Gouverneur a déclaré[8] que la propagation des stablecoins en tant qu’actifs de règlement pourrait conduire à la « stablecoinisation » et à la « dollarisation » d’une partie importante du système de paiement de l’Union Européenne, si le secteur n’est pas correctement contrôlé. Il soutient la nécessité d’un renforcement de MiCA, notamment pour restreindre l’usage des stablecoins dans les paiements quotidiens, d’autant plus lorsqu’ils sont adossés à une monnaie autre que l’euro, et pour limiter l’émission multiple du même stablecoin à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE, afin de réduire les risques d’arbitrage réglementaire en période de tension.

De leur côté, les acteurs du marché ont à la fois soutenu la promulgation de MICA pour favoriser le développement du marché des cryptoactifs, mais aussi la nécessité de libérer davantage les moyens laissés aux émetteurs de cryptoactifs, après la première phase d’enregistrement des acteurs.

Désormais, la révision de MICA semble admise, et une réflexion de place est engagée en France, sur les moyens d’accélérer la tokenisation des marchés financiers.  

iii. Le débat relatif à la place des stablecoins et aux technologies DLT

Pour ce qui concerne le recours aux Stablecoins et aux technologies DLT, très tôt, la Banque de France a jugé utile de recourir à une solution fondée sur les DLT pour la monnaie numérique de gros tokenisée, et même davantage, le Gouverneur de la Banque de France, François VILLEROY de GALHAU, déclarait-il notamment[9] qu’une MNBC, bien « qu’essentielle », n’avait pas « vocation à couvrir tous les usages de l’économie tokenisée ». Il soutenait qu’une « monnaie de banque commerciale tokenisée, équivalente de la monnaie de banque commerciale classique » était nécessaire et qu’il fallait consolider le partenariat public-privé.

En ce domaine, il a été suivi par les banques commerciales qui ont accepté l’émission d’un euro numérique central de gros tokenisé, donc recourant aux technologies DLT, mais il n’y a pas eu de consensus au sein de l’Eurosystème, la BCE privilégiant les solutions compatibles avec Target, pour les règlements de gros, avec le projet PONTES en priorité, et n’introduisant la technologie DLT que pour une seconde phase avec le projet APPIA.

Sur le recours aux Stablecoins, François VILLEROY de GALHAU a critiqué la position bancaire, en déclarant à l’automne dernier[10] « Que des banques européennes s’intéressent au marché du stablecoin en dollars, pourquoi pas, puisque c’est là qu’est aujourd’hui le marché. Mais qu’elles s’intéressent tout autant à leur marché naturel de demain que sont les stablecoins en euros ; je salue de ce point de vue le lancement d’un premier consortium de neuf banques européennes, après l’initiative d’une première banque française.”, faisant référence au projet interbancaire européen QIVALIS, et à l’initiative de SG Forge. 

De son côté, la Présidente de la BCE, Christine LAGARDE, déclarait dernièrement[11] à l’encontre du recours aux Stablecoins : « The growing argument is that to remain relevant, Europe must respond by promoting euro-denominated stablecoins of its own. Otherwise, it faces a future of digital dollarisation and a loss of monetary sovereignty », et elle y répondait en indiquant, qu’à son avis, « euro-denominated stablecoins is « far weaker than it appears » and that « if we want to strengthen the international appeal of the euro, stablecoins ​are not ​an efficient way of doing so« . Et elle ajoutait : «the key question is less about which private instrument will prevail – be it stablecoins, tokenised deposits or a yet-to-emerge alternative – and more about whether a common anchor is in place. That’s why we are placing central bank money at the heart of this new infrastructure ».

Ce sujet est donc loin d’être consensuel, même si dernièrement Thomas VLASSOPOULOS, Directeur Général des Infrastructures de marché et des Paiements de la BCE, répondait sur ces deux sujets, en soulignant la complémentarité entre monnaie centrale et actifs de règlement privés : « central bank money is not a rival to private settlement assets, it is an enabler (…) Without tokenised central bank money as a shared settlement layer, tokenised deposits issued by different banks are not freely fungible across networks ».

  1. Les évolutions des réflexions mondiales en matière de MNBC retail et wholesale

a) Panorama des principales évolutions du marché en matière de MNBC

Les votes en cours aux Etats-Unis sur le Clarity Act et en Europe sur l’euro numérique et la révision de MiCA sont suivis au plan mondial par de nombreux États qui examine également l’opportunité de lancer leur propre MNBC, et sur la place des Stablecoins au niveau international et pour lequel plusieurs questions clés sont soulevées dont celle de l’interopérabilité.

Ainsi, selon le GeoEconomics Center, du Conseil Atlantique[12], qui suit les projets de MNBC conduits au plan international, 146 pays poursuivent leurs réflexions sur l’émission d’une MNBC, et même la moitié d’entre eux, 77 exactement, sont désormais dans une phase d’exploration avancée, qui inclut pour plus de 40 pays, dont tous les pays du G20 à l’exception des Etats-Unis, le lancement de projets pilotes, ou des étapes de développement de solutions.

Tous les 11 pays des BRICS examine un projet d’une MNBC de détail, dont 9 sont en phase pilote, et 2 en phase préalable, et la plupart envisage une MNBC de gros à vocation de paiement internationaux.

Le projet pilote le plus avancé est le projet Chinois, de Digital yuan (e-CNY), qui représente 3,4 Mrds de transactions de retail e-CNY. Mais, en janvier 2026, la Banque Populaire de Chine a reclassé la e-CNY comme un actif représentatifs de dépôt, ce qui signifie un changement majeur par rapport à son objectif initial de représentation du cash numérique.

Seuls 3 pays, Bahamas, Jamaïque et Nigeria, ont lancé leur monnaie numérique centrale, et poursuivent leur déploiement, malgré l’adoption très lente, et de nombreux défis techniques. Et trois pays, Canada, Australie et Norvège, ont de-priorisé leur projet de MNBC de détail.

Le Royaume-Uni a repriorisé le projet de Digital Pound. La Suisse a abandonné son projet de monnaie numérique centrale de détail.

Quelques pays émergents, comme l’Algérie, le Rwanda, le Kazakstan et la Bolivie poursuivent leur projet de MNBC de détail pour contrer le développement rapide des stablecoins adossés au dollar US.

Cependant, en matière de MNBC de gros, en plus de la Zone euro avec les projets Pontes et APPIA, 12 autres pays ont lancé le développement d’une infrastructure comme Singapour, celui du Brésil (DREX) ou celui de la Suisse (Helvetia), et même la FED de New-York poursuit son projet de MNBC Cross border au travers du projet Agorà.

 

Pour conclure sur trois pays clés :

  • La Banque Nationale Suisse (BNS) a lancé un projet pilote de MNBC de gros, dénommé Helvetia Phase III, mais a définitivement abandonné son projet de monnaie numérique de détail.
  • La Suède a poursuivi ses travaux sur le lancement d’une MNBC de détail dénommée e-Krona, et dans la nouvelle phase se concentre sur les transactions hors ligne, utilisant un « portefeuille fantôme » et une carte de paiement, s’éloignant ainsi des transactions par téléphone mobile.
  • Le Royaume-Uni a rejoint la logique européenne d’une MNBC de détail, pour assurer la souveraineté de la Livre Sterling, et a lancé un « Digital Pound Lab » pour tester les possibilités offertes par une digital pound. Elle a lancé en février 2026 une nouvelle phase visant à tester la création d’un nouveau système de paiement innovant, dont on attend les résultats au mois de juillet prochain. Et en matière de stablecoins, le Gouverneur adjoint de la Bank of England a déclaré que “initial plans may have been ‘overly conservative’ and central bank ‘looking very hard’ at alternatives”[13].

En conclusion, il apparait que de nombreux États sont dans l’expectative en matière de monnaie numérique de banque centrale de détail, et les décisions de l’Union Européenne, si elles se confirmaient en juin prochain, devraient favoriser le lancement de nombreux projets dans le reste du monde. Mais, ces projets de MNBC de détail apparaissant risqués, comme le montre notamment l’exemple chinois, l’idée principale dominante reste celle du développement de MNBC de gros qui permettraient d’échanger au plan international, en se coupant des Stablecoins en dollars ou en n’en subissant pas la domination.

b) Panorama des initiatives privées en Europe

Du côté des initiatives privées, les réflexions et les projets restent peu avancées en matière de Stablecoins, même si certaines banques se sont enfin lancées dans l’émission de Stablecoins adossés à l’euro.

Les initiatives plus individuelles concernent principalement les stablecoins EURC de Circle, l’EUR CoinVertible (EURCV) émis par Société Générale FORGE, déployé sur Ethereum depuis 2023, Solana depuis 2025 et le XRP Ledger depuis février 2026.

Il faut enfin noter le partenariat[14] entre Swift et SG Forge qui a permis de réaliser une transaction d’échange et de règlement d’obligations tokenisées en utilisant à la fois des devis « fiat » et le Stablecoin l’EUR CoinVertible de SG Forge, et de démontrer ainsi « the feasibility of key market operation use cases : issuance, delivery-versus-payment (DvP) settlement, coupon payments, and redemption ». 

Il faut citer l’initiative collective via le Consortium QIVALIS lancé initialement en septembre 2025 par 9 banques européennes, et porté par BNP Paribas, ING et UniCredit, qui prépare le lancement d’un stablecoin adossé à l’euro au second semestre 2026. Plusieurs autres grandes banques européennes l’ont depuis rejoint (12 banques en tout dont 4 françaises au printemps 2026) ou s’apprêtent à le rejoindre : 19 autres banques rejoignent le Consortium, qui passe ainsi à 31 membres, selon le média spécialisé Blockstories. Des discussions seraient en cours pour quatre banques supplémentaires.

Mais, si l’initiative est ambitieuse, elle révèle les dépendances technologiques européennes du monde bancaire et financier : en effet, pour émettre et distribuer cet actif numérique, les banques européennes s’en remettent à Fireblocks, un géant de la conservation crypto basé aux États-Unis. Ce choix démontre une fois de plus le retard technologique européen : la souveraineté ne se décrète pas, et les acteurs européens peinent à trouver un prestataire européen solide et compétitif au plan mondial pour gérer l’infrastructure blockchain. 

Ainsi, en conclusion de ce panorama, les décisions européennes sur l’euro numérique s’avèrent clés pour le futur des paiements en Europe et même au plan mondial. Car elles feront basculer ou non la position de nombreux Etats et les décisions du futur G20. Mais, une question essentielle reste non réglée et concerne celle de l’interopérabilité, et de la convertibilité, entre toutes ces monnaies digitales publiques et privées, à la fois entre stablecoins privés et entre monnaies numériques, pour le règlement de transactions sur actifs numériques, pour éviter de constituer des zones monétaires digitales publiques ou privées fermées, ce qui nuirait aux transactions internationales, voire la question de la fongibilité au sein d’une même zone monétaire entre stablecoins et MNBC. Cela supposerait de faire des choix de technologies et de standards, et de prendre au G20 des décisions géopolitiques. Comme l’a indiqué Andrew Bailey : « If we want stablecoins to be part of the architecture of payments globally … they’re ‌only going to work if we have international standards. Frankly, that, I think, is going to be a coming wrestle with the (U.S.) administration, »[15]. Et ce sera probablement un second grand sujet autour des MNBC et des Stablecoins.

  1. La tokenisation de l’économie, et notamment des marchés et des paiements

Ce dernier sujet qui vise à créer une nouvelle logique dans l’économie, à numériser tous les actifs bancaires et financiers, en s’appuyant sur les technologies DLT et notamment sur les blockchains, constitue probablement l’évolution majeure, bien au-delà des monnaies numériques publiques ou privées. Ce sujet fait l’objet d’une réflexion stratégique de place conduite par l’Autorité des marchés financiers, la Banque de France et la Direction générale du Trésor, dédié à l’innovation et à la tokenisation de la finance.

Les travaux de ce Groupe de réflexion, qui doit rendre ses conclusions au cours de l’été, visent à « identifier et faciliter des projets concrets, au nombre desquels :

  • la mise en place d’un actif de règlement privé sous forme tokenisée (dépôts tokenisés et stablecoins) et son articulation avec la monnaie numérique de banque centrale interbancaire,
  • la tokenisation du marché des instruments financiers, en commençant par le marché des titres de créances négociables à court terme NEU-CP,
  • les modèles industriels pour les infrastructures de marchés financiers reposant sur la DLT,
  • le développement des fonds tokenisés.»

Cette réflexion est indispensable, surtout à la veille du lancement de la monnaie numérique interbancaire, de gros. La question qui se pose n’est plus de savoir s’il faut ou non adopter les technologies des DLT, le mouvement ayant pris une telle ampleur au plan mondial, qu’il semble désormais intournable, mais de savoir comment construire une architecture de solutions de financement et de paiement digitales, assurant une part de souveraineté européenne, comme cela a été bien montré lors de la Rencontre du 14 avril sur la Souveraineté européenne dans les paiements.

Comme l’a indiqué Julien Maldonato[16] : « Le débat sur l’euro numérique… souffre d’un défaut de cadrage. Le vrai sujet n’est pas « pour ou contre ». Ce n’est même pas « quel cas d’usage ». C’est : sur quelle couche l’Europe a-t-elle encore une fenêtre de souveraineté réelle, et pour combien de temps ? »

Donc de savoir qui contrôlera le rail de paiement. Et pour définir cette architecture, il n’y a pas d’autre choix que de s’appuyer sur un partenariat Public/ Privé pour organiser une réponse conjointe et solidaire, ce qui est l’objectif de ce Groupe de Place. Et cette architecture doit couvrir l’ensemble des champs du numérique, en couvrant à la fois les paiements cryptographiques, mais aussi tous les autres composants clés de l’innovation, à commencer par ceux qui prennent aujourd’hui une place prépondérante dans les paiements, comme celui des paiements agentiques et celui de la sécurité des paiements. Et comme l’a écrit Mehdi LABBANI, « Conçu pour répondre à la question d’il y a cinq ans, 𝗠𝗶𝗖𝗔 𝗽𝗿𝗼𝘁𝗲̀𝗴𝗲, mais il 𝗻𝗮𝗰𝗰𝗲́𝗹𝗲̀𝗿𝗲 𝗽𝗮𝘀… Dans une course aux infrastructures monétaires (et de paiement) mondiales, la prudence réglementaire sans vision offensive devient elle-même un risque. L’Europe ne peut pas se permettre de réguler le passé, comme avec MiCA, pendant que d’autres construisent le futur ».

C’est donc d’abord une réflexion sur les rails futurs qu’il faut organiser avant de plonger sur les cas d’application. Dès lors, la réflexion doit s’étendre à l’ensemble des composants de cette architecture des systèmes financiers, y compris les moyens d’identification et de gestion de la preuve, qui permettraient à l’Europe d’être maîtresse de ses solutions, comme l’ont mis en avant plusieurs membres de notre association FRANCE PAYMENTS FORUM, et participants de notre dernière Rencontre du 14 avril.

  1. Conclusions 

Ainsi, le débat ouvert avec la question de l’adoption ou non d’une MNBC en Europe dépasse désormais le sujet initial. Et avec tous les sujets adjacents, c’est un chantier majeur qui s’ouvre, celui de l’architecture futur des systèmes bancaires et financiers numériques, et il sera très structurant pour l’offre de paiement en Europe.

Bien sûr d’autres sujets importants continuent d’avancer également, en parallèle, en matière de paiement au plan européen, et nous y revenons dans la présente Newsletter et y reviendrons dans la prochaine. Comme notamment la publication d’une stratégie des paiements par la BCE, qui mériterait d’être partagée avec les Pouvoirs publics européens (Commission, Parlement et Conseil), la finalisation des travaux du Trilogue sur la nouvelle Réglementation sur les Services de Paiement et la nouvelle DSP, les travaux sur la tokenisation des marchés et des paiements qui devraient déboucher au cours de l’été en France, les évolutions techniques autour de l’IA et le déploiement des solutions, les évolutions relatives aux questions de sécurité des paiements avec notamment la création du fichier des IBAN frauduleux, la question de la pertinence ou de l’urgence de l’identité numérique… Sans oublier le projet pilote PONTES et APPIA, le futur déploiement de Wero et des solutions cartes…

Ce qui signifie qu’au-delà de l’euro numérique, il y aura encore de nombreux autres sujets à clarifier au plan européen, et FRANCE PAYMENTS FORUM va s’y atteler, déjà avec une présentation détaillé le 21 mai des résultats du trilogue sur la nouvelle règlementation de paiements européens, puis une Rencontre digitale pour présenter un Panorama des paiements, début juin, puis une Rencontre le 25 juin prochain, sur « L’euro numérique et les stablecoins : quelle architecture pour les futurs paiements européens », et enfin le PAY TECH DAY annuel qui aura lieu cette année le 13 octobre prochain.

La quinzième année de FRANCE PAYMENTS FORUM, depuis la création du Club SEPA, s’annonce riche en évènements et en travaux. Chacun est appelé à y contribuer.

[1] Cf. https://www.congress.gov/bill/119th-congress/senate-bill/1582/text

[2] Cf. https://www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/07/fact-sheet-president-donald-j-trump-signs-genius-act-into-law/

[3] Cf. https://www.sec.gov/newsroom/speeches-statements/statement-stablecoins-040425

[4] Cf. https://rules.house.gov/bill/119/hr-3633

[5] Cf. Post de Faustine Fleuret The Clarity act cleared the senate banking share et Post de Mehdi Labbani Les amendements du Clarity Act

[6] Cf. Faute de consensus à Bruxelles, le vote de l’euro numérique est repoussé – L’Agefi (29 avril)

[7] Cf. le podcast EU de The Watcher Post https://lnkd.in/e3vFtPzw  “A view from Brussels” 28 avril 2026 « Is Europe falling behind in global finance? »

[8] Cf. Stablecoins: what strategic choices for Europe? | Banque deFrance  Denis Beau 26 Mars 2026

[9] Cf. « Le rôle international de l’euro et le développement d’actifs sûrs européens » | Banque de France François Villeroy de Galhau 2 octobre 2025

[10] Cf. François Villeroy de Galhau incite les banques européennes à développer des stablecoins en euros Interview Top Tribune 9 octobre 2025 « Fintechs et souveraineté : Trois piliers à renforcer ensemble » | Banque de France François Villeroy de Galhau 9 octobre 2025

 

[11] Cf. https://www.bis.org/review/r260511d.pdf Christine Lagarde: Stablecoins and the future of money – separating functions from instruments 11 mai 2026

[12] Cf. Reprise des résultats du Atlantic Council Central Banks Digital Currency Tracker

[13] Cf. Bank of England set to water down stablecoin rules after industry pressure (Financial Times, 14 mai)

[14] Cf. SOCIETE GENERALE-FORGE AND SWIFT MOVE FORWARD IN DIGITAL ASSET INTEROPERABILITY | SG Forge 15 janvier 2026

[15] Cf. Bank of England’s Bailey sees ‘wrestle’ with US on stablecoin regulation | Reuters (8 mai)

[16] Cf. Post de Julien Maldonato Table ronde Souveraineté des paiements FPF

 

Les dernières actualités

« Les paiements en Europe : conjuguer souveraineté, innovation et pragmatisme » Thierry Laborde, DG Délégué de BNP Paribas 

Dans un environnement géopolitique et économique en profonde mutation, la question de la souveraineté des paiements en Europe n’a jamais été aussi centrale. Elle ne relève plus d’un débat théorique ou incantatoire, mais d’une nécessité stratégique, qui se pose de façon différente selon que l’on parle des paiements de détail (« retail ») ou de gros (« wholesale »).

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