Hervé Sitruk
L’objectif de cette table ronde, est d’abord de rechercher les voies du consensus sans lequel il aucun projet en Europe ne peut être réalisé. Nous allons rechercher les complémentarités entre Wero, l’euro numérique et les cryptopaiements, autour de trois axes : les services, les acteurs et le timing. Dans un premier tour de table, nous allons demander à chacun de nos orateurs de nous présenter brièvement la position générale de son établissement sur le sujet.
Nicolas de Seze
Nous avons convenu de passer la parole en premier à Jean-Baptiste…
Jean-Baptiste Moiroud
Pour l’État, l’enjeu principal reste la souveraineté européenne des paiements, par l’euro numérique et par l’initiative privée Wero. Tous ces projets existent : Wero, euro numérique dans le futur, et stablecoins euro. Tous peuvent réussir, mais tous peuvent échouer. In fine, c’est le consommateur qui décidera. Nous nous devons de les soutenir tous, mais l’industrie ayant des ressources limitées, il n’est pas possible de mettre tous les fers au feu. Comme le souligne EuroCommerce, la réutilisation des infrastructures existantes est clé, pour éviter une concurrence terrible qui ferait perdre du temps et de l’énergie de tout le monde. Nous avons besoin de complémentarités et de consensus. Donc merci à France Payments Forum d’organiser cette séance pour créer le consensus.
Autre sujet très important pour l’État, et auquel la Direction générale du Trésor porte une attention très forte : la stabilité financière. Dans les négociations au niveau du Conseil, comme l’a rappelé Ceu Pereira, la compétence des États en matière de stabilité financière se retrouve dans le rôle du Conseil à propos de la fixation des plafonds de détention. C’est essentiel pour le bon financement de l’économie. Il faut absolument éviter toute déstabilisation des bilans bancaires qui serait nuisible à tous.
Charlotte Pagot
La Fédération européenne du commerce (EuroCommerce) a produit en septembre dernier un position paper sur l’euro numérique qui dit en substance « nous ne nous opposons pas à cette initiative, mais pas à n’importe quelles conditions ».
Le commerce est déjà très engagé dans des initiatives telles que Wero. Donc, pourquoi pas, mais il faut que ce soit économiquement intéressant pour nous, techniquement pas trop complexe à mettre en place et, surtout, il faut penser aux utilisateurs finaux que sont nos clients, faire en sorte que ce soit désirable et utile. En bref, le position paper d’EuroCommerce dit notamment que :
- Si euro numérique il y a, il devrait être capé à 4 centimes par transaction.
- Il faut privilégier le mode offline pour commencer.
- Les cas d’usage couverts devraient être le magasin et le e-commerce.
Je ne suis pas tout à fait en phase avec l’argument de souveraineté. Ce que le commerçant veut, c’est de la concurrence. Pour mémoire, la carte a énormément progressé ces dernières années, ce qui est très bien (les clients y trouvent leur intérêt et les commerçants aussi), mais cela nous met en vulnérabilité quand un acteur de la chaîne craque, ce qui arrive quand même assez régulièrement. Cela veut dire que 80% du chiffre d’affaires réalisé aujourd’hui dans le grand commerce est potentiellement exposé à des difficultés techniques, ce qui nous oblige à regarder des modes alternatifs. Donc les commerçants veulent de la concurrence, mais aussi de la résilience.
Hervé Sitruk
Merci Charlotte. Ludovic, du point d vue de Wero et d’EPI, quelle est votre position par rapport à ce paysage éclaté ?
Ludovic Francesconi
La position d’EPI et de ses actionnaires est assez en ligne avec celle de l’ensemble des banques au niveau européen : Wero est une réalité ; Wero fait du P2P aujourd’hui ; nous avons lancé le e-commerce en Allemagne et nous le lancerons l’année prochaine en Belgique et en France ; nous lancerons aussi le paiement de proximité, avec du QR code et du NFC. Nous avons démarré il y a un peu plus d’un an, nous sommes déjà très forts sur le P2P et nous arrivons sur le cas d’usage de paiement dans l’e-commerce l’année prochaine.
Wero est donc une réalité, alors que pour l’euro numérique on parle de 2029-2030, mais on sait que développer un nouveau moyen de paiement, une nouvelle solution de paiement, prend beaucoup de temps. Nous en avons l’expérience : il faut non seulement définir les spécifications, les standards, les règles (c’est en partie fait pour l’euro numérique), mais il faut aussi les implémenter et faire en sorte que tous les acteurs de l’écosystème (banques, acquéreurs, commerçants…) soient prêts. Et une fois qu’on est prêt, l’adoption prend elle aussi du temps. Donc capitalisons sur nos forces et sur les solutions privées qui sont déjà présentes aujourd’hui.
Deuxième point : on a parlé depuis ce matin des moyens de paiement et de la concurrence vis-à-vis, notamment, des schemes cartes internationaux (ICS). Mais il faut aussi parler des wallets. Wero se positionne maintenant très fortement comme un wallet, et pas seulement comme un moyen de paiement. Nous avons le moyen de paiement compte-à-compte Wero, mais nous avons aussi le wallet Wero, avec notamment l’App Wero qui va monter en puissance progressivement et être adoptée par l’ensemble des banques à moyen terme.
Cette approche-là est très importante parce que de plus en plus, on paie avec un wallet : je paie avec Apple Wallet, Google Wallet ou Samsung Wallet. Et le moyen de paiement qui est derrière s’efface, en quelque sorte. Cela devient l’interface pour tous mes paiements, que ce soit un paiement par carte, par compte, par titre restaurant… je paie avec mon wallet. Et des services à valeur ajoutée se rajoutent autour du paiement.
Si l’euro numérique de détail se fait, il serait assez dommageable qu’il aille aussi sur une solution de paiement avec un wallet, car on se « tirerait une balle dans le pied », en tant qu’européens, vis-à-vis des wallets américains, car dans un téléphone, le wallet est par défaut et on ne peut en définir qu’un seul par défaut. Donc, si on veut gagner la bataille avec Apple ou Google, il ne faut pas ajouter une fragmentation sur des parties de solutions de paiement.
Hervé Sitruk
Merci Ludovic. Jérôme, quelle est la position des banques sur ce paysage et sur ces solutions ?
Jérôme Raguénès
Nous avons tous compris ce matin que le seul sujet est la souveraineté. Jean-Baptiste a dit « Nous soutenons toutes les formes de solutions, y compris l’euro numérique ». Sauf qu’aujourd’hui, l’euro numérique de la BCE n’existe pas. La seule solution qui existe est celle du secteur privé. Ludovic vient de nous expliquer que Wero existe en B2B, se développe en e-commerce, et se développera ensuite en paiement de proximité. Ce sont donc des solutions qui ont des clients, qui fonctionnent, qui sont sécurisés, et qui répondent à l’ensemble des cas d’usage qui ont été mentionnés ce matin, y compris par la représentante de la Commission européenne. C’est un point essentiel. Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre. Nous avons des solutions qui existent, qui se développent. Elles sont moins coûteuses, plus résilientes, et elles sont la base de l’innovation et de la concurrence.
Quand on parle de la souveraineté européenne, il faut garder à l’esprit que seulement 5% des flux sont transfrontières, le reste c’est-à-dire 95% des flux de paiement sont domestiques. Il faut donc prendre la problématique de la souveraineté aussi sous l’angle national. À cet égard, la France se singularise par rapport à d’autres pays : nous sommes souverains car nous avons investi depuis 40 ans dans la carte bancaire, nous avons investi depuis quelques années dans Wero, et aussi car nous avons la STET. Donc nous n’avons aucun problème de souveraineté en France.
Avec Wero, nous avons la capacité à couvrir cette problématique au niveau européen, et ceci dans un calendrier plus ambitieux que les meilleures hypothèses que nous présente la BCE. Nous risquons donc, avec l’euro numérique, d’avoir une solution qui cherche à réagir à un problème assez hypothétique, et qui en outre arrivera après le développement des solutions du secteur privé.
L’euro numérique pose d’autres problèmes. Jean-Baptiste a parlé du problème de stabilité financière, et je suis heureux d’entendre que c’est un sujet de préoccupation pour le Trésor français, car c’est aussi une préoccupation pour la profession bancaire française.
Autre sujet : la résilience. Il peut arriver qu’il y ait des problèmes relativement rares au niveau des infrastructures privées, mais je vous invite à regarder les problèmes qui existent dans les infrastructures publiques : ils sont bien plus nombreux, quasiment au quotidien, si l’on en croit les trésoriers des grandes entreprises et des banques, avec les cut-off de Target qui changent quasiment tous les jours.
Le sujet de la résilience, c’est la partie offline. Effectivement, aujourd’hui le offline n’est pas traité au niveau européen. Le sujet est né en France, et c’est une problématique que nous regardons au niveau français. Cela rejoint ce que disait le rapporteur Navarrete ce matin : s’il y a un premier sujet sur lequel la banque centrale devrait se pencher, c’est le sujet de la résilience et d’un euro numérique offline.
Nicolas de Seze
Merci Jérôme. Thibault, je te laisse nous présenter la position de Worldline.
Thibault Pelé
Worldline est à la fois (a) membre fondateur d’EPI, (b) impliqué sur l’euro numérique notamment via l’EDPIA, et (c) en train d’accélérer sur le sujet des stablecoins à travers un partenariat que nous avons a annoncé récemment.
Beaucoup de choses ont été dites ce matin sur lesquelles je suis assez d’accord. Cela montre que l’Europe essaie d’innover, avec différentes initiatives, et c’est une bonne chose. Mais bien sûr, il faut faire les choses avec intelligence. Et il ne faut pas oublier le consommateur et le commerçant : on parle de monnaie de banque centrale, de monnaie commerciale, de stablecoins…mais ils ne savent pas ce que c’est. Il y a aussi beaucoup de réflexions sur le offline et sur des points super techniques comme le secure element, mais il faut faire en sorte que cela reste complètement transparent pour le consommateur.
Faustine Fleuret
De mon côté, je vais plutôt développer des positions qui ont une pertinence par rapport au secteur dans lequel mon entreprise (Morpho) évolue, c’est-à-dire la nouvelle finance, qui fonctionne sur les infrastructures blockchain et développe des nouveaux cas d’usage. Je me parlerai donc pas de Wero, mais je me concentrerai donc sur stablecoin et l’euro numérique.
Puisque la question porte sur les complémentarités, je dirai que le secteur n’est pas opposé à une complémentarité entre les deux, tout simplement car il ne s’agit pas du tout de la même chose ni du point de vue technologique, ni du point de vue calendrier.
Du point de vue technologique, dès lors que l’euro numérique de détail ne sera pas émis sur un blockchain, on ne peut pas l’opposer au stablecoin qui, lui, est la représentation d’euros ou de dollars sur les blockchains.
En termes de calendrier, les stablecoins sont disponibles maintenant et utilisés maintenant, alors que pour l’euro numérique de détail, on parle d’une phase pilote en 2027 et d’une implémentation à partir de 2029. Donc si l’idée était qu’un euro numérique de détail vienne se substituer aux stablecoins, il ne serait pas du tout au rendez-vous.
Donc, le secteur n’est pas contre cette complémentarité, mais il demande plutôt que l’on pousse le développement des stablecoins euros, car ils sont indispensables au développement des cas d’usages blockchain.
En bref, il ne faut pas donner l’impression que l’euro numérique (retail ou wholesale) serait là pour remplacer les stablecoins : si on avance sur l’euro numérique, il ne faut pas oublier d’encourager les stablecoins.
Hervé Sitruk
Merci Faustine. Il est très important que nous ayons toutes les sensibilités autour de cette table ronde, dont celle du monde des cryptos.
Dans notre deuxième tour de table, nous allons demander à chacun de vous son point de vue sur ces complémentarité, en termes de services, d’acteurs et de timing.
Ludovic Francesconi
Sur les services, je reviens sur les différents cas d’usage. Nous avons donc le P2P, le paiement aux commerçants (qui se décompose en e-commerce et paiement de proximité, mais dans une logique omni-canal, donc la solution est la même sur l’e-commerce et la proximité), et puis les services à valeur ajoutée. Aujourd’hui, pour être concurrentielle vis-à-vis des acteurs internationaux, une solution de paiement doit couvrir l’ensemble des cas d’usage de paiements, mais aussi des services à valeur ajoutée. Ce n’est pas quelque chose qui se construit en deux ou trois ans : cela prend beaucoup de temps de construire tout cet écosystème autour d’une solution de paiement.
Concernant l’euro numérique, il faudra définir plus précisément ce qu’on veut en faire, car aujourd’hui nous avons encore beaucoup d’incertitudes sur son périmètre : on parle de offline, de online, on parle d’une monnaie ou d’un moyen de paiement avec un rulebook, on parle éventuellement d’une solution, mais que va-t-elle être exactement ? Tout cela dépendra de la manière dont les acteurs vont se positionner sur ce futur euro numérique.
Un mot sur le offline : il y aura du offline sur Wero, mais pas au-delà de 24 heures car si on a une coupure d’électricité, au-delà de 24 heures on ne pourra pas charger son téléphone et on ne pourra donc plus l’utiliser. Côté marchands, il peut y avoir des groupes électrogènes, mais pas dans tous les cas, et la solution in fine c’est le cash. Nous ne voyons pas bien comment une solution offline sur mobile pourrait fonctionner.
Sur les acteurs, nous avons d’un côté les banques, qui distribuent le service, et de l’autre les acquéreurs qui distribuent le service aux consommateurs et les acquéreurs qui distribuent le service aux marchands (c’est-à-dire un système « quatre coins »). D’après ce que je comprends, l’euro numérique serait aussi un système quatre coins, avec une distribution via les acquéreurs et un pricing qui serait fait par les acquéreurs. C’e serait donc assez similaire.
Sur le timing, la souveraineté c’est maintenant, et si on a besoin d’une solution souveraine pour l’Europe, elle existe. Nous avons aussi entendu ce qu’a dit Fernando Navarrete ce matin : effectivement, il ne suffit pas d’avoir Wero d’un côté et diverses solutions nationales, car cela n’apporte pas une solution concrète aux paiements cross-border intra-européens. Donc, nous travaillons sur ce sujet, et même au-delà de la zone euro puisque l’objectif est de couvrir au moins toute l’Union européenne.
Aujourd’hui, notre collaboration avec EuroPA n’est pas encore signée, mais c’est prévu pour début 2026 et nous travaillons très activement pour faire en sorte que cela devienne une réalité concrète.
Un mot pour finir sur les stablecoins. C’est un sujet que nous regardons de très près. Pourquoi ? Aujourd’hui, tous les paiements Wero se débouclent par un Instant Payment, mais il y a des limitations, en termes de couverture géographique et de participation des acteurs. Le stablecoin peut donc être une alternative pour les cas d’usage cross-currency.
Hervé Sitruk
Merci Ludovic. Donc, si j’ai bien compris, sur le wallet Wero il y aura l’appli Wero, des cartes, l’identité des numérique et il y aura des stablecoins…
Ludovic Francesconi
Non, il n’y aura pas de stablecoins car l’usage potentiel qu’on pourrait en faire, ce serait comme moyen de compensation supplémentaire. Donc, ce serait pas perceptible par le client, qui paierait toujours avec son wallet Wero, mais derrière on pourrait avoir un algorithme basé sur un stablecoin pour assurer la conversion en devise plus facilement.
Jérôme Raguénès
Je voudrais d’abord rebondir sur un point qu’a soulevé Ludovic dans sa première intervention, à propos des wallets. L’Europe s’est penchée sur l’ouverture de l’antenne NFC, mais ne s’est pas penchée sur la manière dont on choisit le wallet par défaut. Si on veut parler de souveraineté et si on veut éviter de s’apercevoir dans quelques années que finalement, dès que j’ai un iPhone, je me retrouve avec l’appli Apple Pay, il faudrait se poser rapidement la question afin que lorsque le client a un iPhone ou un smartphone Android, il puisse choisir par défaut le wallet dont il a envie, puisque c’est lui qui achète son smartphone, paie son abonnement téléphonique et a ses moyens de paiement.
Sur les services : les services que développe Wero sont les services quotidiens des clients et des commerçants (P2P, paiement de proximité, e-commerce) auxquels s’ajouteront des services à valeur ajoutée que Wero développe aujourd’hui ou pourrait développer, alors que sur l’euro numérique, aujourd’hui, rien n’a encore été développé.
S’il y a un service qui nous semble manquer aujourd’hui, c’est la partie offline. Donc, si la banque centrale veut se pencher sur le sujet, qu’elle commence par celui-ci. Et, comme le disait Fernando Navarrete, c’est à l’aune de l’échec des solutions privées qu’on se posera la question de savoir si on peut faire de l’euro numérique online.
Sur les acteurs : ils se multiplient. Il y a pratiquement chaque jour une communication de Wero sur de nouveaux commerçants, de nouveaux prestataires techniques, ou de nouvelles banques qui intègrent le service Wero et agrandissent la communauté Wero. Et il en va de même pour les autres solutions privées. C’est donc cette croissance des solutions du secteur privé et, comme le soulignait Ludovic, la capacité de ces solutions à se rendre interopérables, qui doit pouvoir garantir la souveraineté européenne.
Sur le timing : il y a une solution qui existe, c’est Wero. De l’autre côté, on peut émettre un doute sur le calendrier annoncé par la Banque Centrale Européenne pour le déploiement de l’euro numérique sur l’ensemble des pays de l’Eurosystème à l’horizon 2029.
Il faut également rappeler que l’euro numérique bénéficiera d’un avantage concurrentiel avec la réglementation. Alors que Wero doit aller convaincre les clients, les prestataires, les banques, les commerçants, d’utiliser sa solution, l’euro numérique s’imposera par la loi.
Je reviens sur les sujets de financement. Comme je l’indiquais tout à l’heure, la France n’a pas de problème de souveraineté. Mais si l’euro numérique arrive, l’ensemble des acteurs français devra en supporter le coût. C’est le cas du bon élève qui paye parce que certains n’ont pas fait leurs devoirs. Et ceci pose la question du modèle économique, puisque s’il y a des investissements, il faut avoir en face un modèle économique. Et là-dessus, il y a beaucoup de questions et peu de réponses aujourd’hui.
Un dernier point sur les pistes qui sont étudiées pour baisser le montant de la facture, c’est-à-dire la réutilisation des infrastructures et des standards. Aujourd’hui, nous avons le virement SEPA, le virement instantané SEPA, le prélèvement SEPA. Dans les discussions que nous avons avec la BCE depuis 4 ans, c’est un dialogue de sourds. Rien n’indique aujourd’hui que la BCE soit encline à réutiliser les infrastructures et standards existants.
Hervé Sitruk
Merci Jérôme. Charlotte : usage, acteurs, timing. Que pouvez-vous nous dire à ce propos ?
Charlotte Pagot
Le point que j’ai omis de mentionner tout à l’heure (à propos de la position d’EuroCommerce) est la capacité pour un commerçant à détenir de l’euro numérique.
Par ailleurs, le sujet qui nous préoccupe le plus n’est pas tant l’arrivée de l’euro numérique que la temporalité trop proche. Alors même que les commerçants sont très engagés dans le développement de Were, parce qu’ils y croient, leur expliquer qu’une autre solution va arriver très prochainement, sans qu’on ait vraiment de connaissance sur le coût de l’infrastructure ou sur ce qu’on devra faire réellement, cela jette un brouillard et empêche d’avancer.
Comme cet euro numérique aura cours légal, il faudra néanmoins s’y attacher. Donc, au sein de Mercatel, nous allons y travailler avec les commerçants pour comprendre le contexte, les attendus et les possibles bénéfices.
- Pour les consommateurs, on voit des bénéfices dans la capacité à digitaliser la monnaie fiduciaire pour permettre de l’utiliser notamment dans les règlements en ligne.
- Pour les commerçants, nous ne connaissons pas encore les services que l’euro numérique peut apporter, mais nous allons travailler à les connaître.
Nous parlions tout à l’heure de souveraineté : ce ne sont pas les commerçants qui ont décobadgé les cartes. Donc si on se pose la question de l’augmentation des coûts, il faut aussi se remettre en question. CB fait partie de la souveraineté, et c’est un acteur que nous avons envie de soutenir, pas seulement côté commerce, mais également côté CNMP, puisque cela fait partie des axes de la stratégie nationale. CB est donc en priorité dans les questions de souveraineté et d’indépendance technologique.
Vient ensuite Wero, que nous soutenons de toutes nos forces. Nous espérons vraiment que Wero pourra se faire une place, car nous y croyons, à la fois sur les aspects économiques et sur les aspects résilience. Et l’euro numérique fera partie du cran d’après.
En tout état de cause, les commerçants sont engagés dans cette transformation, mais demander au commerce des investissements importants à un moment où le contexte économique est fragile, ce n’est pas évident. Toutefois, pour terminer sur une note positive, je suis convaincue qu’on finira par trouver un consensus.
Hervé Sitruk
Merci, Charlotte. Jean-Baptiste, c’est à vous.
Jean-Baptiste Moiroud
Je voudrais d’abord, pour répondre au point soulevé par Charlotte à propos de la position d’EuroCommerce concernant la capacité pour les commerçants de détenir de l’euro numérique. Notre position est claire : la limite de détention pour les commerçants a toujours été à zéro et restera à zéro. C’est une position forte de la France ; la stabilité financière est un des points-clés de la négociation.
Ensuite, les deux messages-clés de l’État, sur Wero comme sur l’euro numérique sont : souveraineté et politique industrielle.
En France, nous avons CB et, comme l’a souligné Charlotte, tout le monde le soutient, il y a un consensus fort au niveau de la Place et l’État s’en réjouit.
L’euro numérique entre en concurrence avec Wero et l’alliance Wero-EuroPA. Les deux projets ne sont pas sur le même timing, mais comme l’a rappelé Christophe Bories tout à l’heure, il faut tout faire pour que les deux projets se parlent, marchent main dans la main, et soient relativement simples. Il faut sortir des tranchées, il faut se parler.
Concernant les cryptopaiements : les stablecoins dans les paiements de détail, cela n’existe pas aujourd’hui et le narratif selon lequel l’euro numérique va concurrencer les stablecoins, n’est pas très convaincant. Ce n’est pas une question de technologie, mais de cas d’usage. Si demain les géants du commerce se lancent dans l’acceptation massive de stablecoins, cela changera peut-être la donne, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et ce ne sera qu’un changement technologique (de nouveaux rails), car les sous-jacents restent des paiements en monnaie commerciale.
Faustine Fleuret
À propos de l’euro numérique, Charlotte a évoqué le point de vue du consommateur. Depuis le départ, c’est-à-dire la consultation lancée par la BCE avant de lancer les travaux sur l’euro numérique, les réponses, unanimes et très claires, étaient qu’il n’y avait pas de demande pour un euro numérique de la part du citoyen européen. Il y avait même une crainte par rapport à ce que deviendrait le cash. Comme vous l’avez peut-être noté, pour faire face à ces craintes qui ont suscité des manifestations, la Slovénie a récemment inscrit dans sa constitution le droit pour se citoyens de payer en cash.
Sur les stablecoins, il y a une demande par rapport aux nouveaux usages financiers. Ces nouveaux usages se sont développés sur les blockchains, il nous faut des cryptoactifs, des représentations de ces euros et de ces dollars sur les blockchains. Par exemple, avec le protocole blockchain Morpho, aujourd’hui, on peut emprunter et prêter des stablecoins. Ce n’est qu’un exemple de cas d’usage concrets de finance décentralisée, qui ont besoin de stablecoins pour pouvoir être utilisés. Et la raison pour laquelle je suis plus inquiète sur le sujet de souveraineté est que les stablecoins dollar sont prééminents . Il faut donc absolument promouvoir le développement de stablecoins euro.
Thibault Pelé
Sur la complémentarité, je distinguerai la partie Wero/digital euro de la partie stablecoins.
Sur la partie Wero/euro numérique, il y a une complémentarité en termes géographiques et en termes de features. Je découvre aujourd’hui qu’il y a du offline dans Wero. Je ne sais pas si c’est le même offline, c’est-à-dire du full peer-to-peer par secure element sur téléphone, mais si c’est le cas, alors je pense que Wero a gagné la bataille contre le digital euro. Mais il y a quand même une différence de features, et une différence géographique, et aussi une différence de timing, puisque Wero est déjà sur le marché.
Sur la partie stablecoins, je voudrais m’inscrire en faux sur certaines choses qui ont été dites. On parle de souveraineté, mais la souveraineté vient par l’innovation et par la manière dont on pousse des cas d’usages dans lesquels on croit. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est plutôt le remplacement d’une infrastructure avec des stablecoins sur lesquels des cas d’usages vont émerger. Si on veut s’y préparer, il ne faut pas être toujours en réaction et se dire « ce n’est que du cross-borde ». Il y a certes un vrai cas d’usage pour le cross-border, mais ce qui est intéressant, c’est aussi de se dire « que puis-je faire ensuite pour apporter de la valeur à l’utilisateur (consommateur ou marchand) ? ».
Prenons l’exemple de Klarna, qui a annoncé le développement d’un stablecoin. Klarna est un acteur qui possède déjà un écosystème, avec un wallet, des commerçants pour lesquels ils développent leurs programmes de fidélité. Ce sont donc d’autres cas d’usages, moins liés à du cross-border. De même, si Stripe a acheté Bridge pour 1 milliard de dollars, ce n’est pas uniquement pour du cross-border. Je pense donc que si on veut regarder le sujet, il faut le regarder sous tous les angles et pas seulement par réaction.
Pour terminer, je prendrai l’exemple de la DeFi. Ce n’est pas un cas d’usage aujourd’hui, on n’en parle pas au niveau du consommateur. Mais vraisemblablement, cela va arriver aux Etats-Unis, peut-être dans un ou deux ans, et deux ans après nous nous dirons « on ne l’a pas vu venir», et nous serons encore en réaction.
On parle de souveraineté, mais il faut parler avant tout d’innovation, parce que c’est l’innovation qui va servir la souveraineté.
Hervé Sitruk
Merci, Thibault. Pour notre troisième tour de table, vous avez chacun une minute pour nous donner votre mot de la fin.
Ludovic Francesconi
Sur Wero, nous avançons en termes de couverture des marchés. La semaine dernière, nous avons annoncé que N26 nous rejoint (nous avions déjà Revolut). Peu de solutions avaient réussi ce challenge d’avoir une couverture très large côté consommateurs, avec les banques traditionnelles, mais aussi les néo-banques, et une attractivité très forte côté marchands, qui incite les acquéreurs à nous rejoindre. Aujourd’hui, nous avons quasiment tous les acteurs qui sont déjà membres et proposent Wero à leurs commerçants, et d’autres vont nous rejoindre prochainement. Donc, nous avançons et nous n’attendons pas l’euro numérique.
Charlotte Pagot
Les commerçants veulent diversifier la palette des moyens de paiement qu’ils acceptent. Donc, ils sont très favorables aux initiatives qui sont garantes d’optimisation de coûts, d’accélération de la concurrence. Ils veulent aussi maîtriser l’acceptation. C’est un sujet qui nous est cher.
Je voulais aussi rebondir sur la question des data. On se focalise beaucoup sur les acteurs internationaux du paiement (Visa et Mastercard), mais on se pose assez peu la question de ceux [XPay…] qui récoltent de l’information, peuvent l’utiliser sans forcément avoir l’autorisation du commerçant. La maîtrise de l’acceptation est donc très importante. C’est aussi la raison pour laquelle nous soutenons Wero
Un mot sur les cryptoactifs : dans mes enseignes, on les accepte déjà, mais sans le savoir. Donc, si on pouvait avoir davantage de transparence sur ce qu’on accepte, ce serait une bonne chose car pour l’instant, si des cartes Visa ou Mastercard portant des cryptoactifs se présentent chez nous, nous ne savons pas ce que c’est. Donc, nous voulons de la transparence.
Jérôme Raguénès
Sur les stablecoins : nous avons enfin compris ce matin que l’euro numérique n’est pas la réponse aux stablecoins. C’est bien, car personne n’était dupe de cet argument avancé par la BCE sur l’euro numérique.
Sur le développement de Wero : c’est un engagement des banques françaises, qui portent le projet depuis le premier jour : nous y croyons et les banques continuent d’investir fortement.
Sur l’euro numérique : la position des banques françaises de forte réserve sur l’euro numérique de détail porté par la BCE est vraiment partagée au niveau européen. Je suis très présent à la Fédération bancaire européenne, je travaille beaucoup avec les banques coopératives : c’est une position qui ne souffre pas la moindre contestation de l’industrie bancaire européenne. Je tenais à le préciser.
Je reviens sur le point évoqué par Charlotte à propos des cartes décobadgées. C’est un sujet suivi par le Comité national des moyens de paiement et qui relève de la politique commerciale de chaque établissement, mais des engagements forts ont été pris. Je souhaite toutefois rappeler que le choix de la marque, lors du paiement, relève d’une réglementation européenne qui a déroulé le « tapis rouge » aux réseaux de cartes internationaux. Nous avions soulevé le problème, mais à l’époque, pour la Commission européenne, le mot souveraineté était quasiment un gros mot. Donc nous avions raison, mais dix ans trop tôt, c’est notre seul tort.
Le choix de la marque relève avant tout du commerçant, puis du consommateur. Et c’est bien l’objet de la campagne de communication que mène CB pour rappeler à différents publics ce qu’est carte bancaire en France, c’est-à-dire un moyen de paiement national, européen, souverain, comme l’est Wero, et ce qui singularise ces solutions de paiements par rapport à d’autres solutions plus internationales.
Thibault Pelé
Du point de vue de Worldline, je constate avec satisfaction qu’il y a encore du travail pour nous. Que ce soit sur Wero ou sur le digital euro, il faut parler aux commerçants. Je pense qu’il y a des opportunités pour réduire les coûts de façon intelligente.
Sur le sujet stablecoins, si on va un peu dans le détail (pardon pour la technique), on parle d’URCV, d’URC, d’URI, d’URO, d’URD, qui sont différents stablecoins. Je pense qu’il y a encore de la place pour les acteurs afin de simplifier cette expérience, côté marchand et côté bancaire.
Faustine Fleuret
En 2018, je travaillais pour développer un des premiers stablecoins euro, qui était une initiative du groupe Casino. Malheureusement, cette initiative n’a pas eu le soutien nécessaire, et s’est en outre heurtée à une réglementation extrêmement lourde pour des acteurs qui souhaitaient émettre des stablecoins en Europe.
Il faut donc regarder devant nous, plutôt que derrière : la nature a horreur du vide, et ce que nous ne ferons pas, des acteurs américains le feront. Circle et Tether, qui sont des émetteurs de stablecoins dollar, ont émis des stablecoins euro il y a déjà plusieurs années. Par rapport à ces enjeux de souveraineté, c’est très préoccupant et je reste alarmiste.
Pour terminer : les Etats-Unis ne se posent plus les questions que nous allons continuer de nous poser en Europe. La finance de demain se construit sur les blockchains et c’est pourquoi nous avons besoin de stablecoins et d’encourager l’innovation. Et malheureusement, nous attendons des réponses qui sont déjà là de l’autre côté de l’Atlantique, avec les initiatives déjà prises par des institutions financières classiques, main dans la main avec l’innovation.
Jean-Baptiste Moiroud
Comme le montre cet échange, nous avons encore beaucoup de travail devant nous. Mais le mot-clé est : démarche collective et consensus. Sans consensus, on risque de n’avoir ni l’euro numérique, ni Wero, ni stablecoins européens en euro. Il nous faut donc continuer à travailler ensemble. 2026 sera l’année charnière : les discussions vont avancer au Parlement et au Conseil sur le règlement sur l’euro numérique. La BCE va continuer ses travaux et faire des pilotes en 2027. Le message clé est donc : c’est le moment pour que les projets se parlent et qu’un consensus émerge.
Hervé Sitruk
Merci à tous.


