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« Les paiements en Europe : conjuguer souveraineté, innovation et pragmatisme » Thierry Laborde, DG Délégué de BNP Paribas 

Dans un environnement géopolitique et économique en profonde mutation, la question de la souveraineté des paiements en Europe n’a jamais été aussi centrale. Elle ne relève plus d’un débat théorique ou incantatoire, mais d’une nécessité stratégique, qui se pose de façon différente selon que l’on parle des paiements de détail (« retail ») ou de gros (« wholesale »).

 

S’appuyer sur des bases solides : des champions et des usages déjà ancrés dans les paiements du quotidien

En matière de paiement de détail, la souveraineté doit d’abord se construire à l’échelle nationale, dans un écosystème où près de 95 % des paiements restent domestiques. La carte, par exemple, connaît un succès croissant : elle est devenue en 2024 le moyen de paiement scriptural le plus utilisé en France en nombre de transactions aux points de vente. Il est donc naturel de continuer à investir dans la carte, comme en témoigne Estreem, le projet par lequel BNP Paribas et le Groupe BPCE unissent leurs forces pour traiter à terme 17 milliards de transactions par an.

Dans ce domaine des paiements carte, le réseau CB constitue une référence en Europe. Avec son modèle de co-badgeage, il est parvenu à maintenir la souveraineté des paiements carte en France, voire à reprendre du terrain perdu. Ainsi, depuis plus d’un an, les banques françaises se sont organisées pour que les paiements mobiles, notamment réalisés via Apple Pay, utilisent les rails du réseau CB. Avec la Belgique ou l’Allemagne notamment, la France est l’un des pays à avoir maintenu sa souveraineté sur les paiements carte domestiques.

L’interopérabilité : clé d’une souveraineté efficace à l’échelle européenne

Au-delà des initiatives nationales, l’enjeu est désormais de construire une souveraineté européenne cohérente et efficace, notamment pour les paiements transfrontaliers. En effet, lorsqu’un Belge, un Allemand ou un Français quitte son pays, ou dans l’un des 13 pays de l’UE sans solution souveraine, il n’y a pas d’alternative aux International Card Schemes (ICS). C’est donc bien naturellement à l’échelle européenne que doit se construire la souveraineté européenne en matière d’infrastructures. Son fer de lance est Wero, portée par EPI et ses 16 actionnaires, qui rassemble déjà plus de 52 millions d’utilisateurs en France, en Allemagne et en Belgique, auxquels s’ajouteront cette année 15 millions avec la migration du Luxembourg et des Pays-Bas (où la solution historique IDEAL était utilisée pour 70% des transactions en e-commerce). Au-delà de cette adoption rapide portée par les paiements P2P, Wero s’inscrit dans une dynamique d’élargissement rapide des usages : la solution se déploie désormais vers le e-commerce, puis d’ici la fin de l’année dans les points de vente de proximité.

La très bonne dynamique de Wero est aussi celle d’autres solutions de paiement de compte à compte en Europe, souveraines by design, puisque reposant sur le virement instantané (SCT Inst). 2026 sera l’année de l’accélération de l’interopérabilité entre Wero et les majeures solutions de paiement de compte à compte en Europe, permettant de constituer une alternative réelle, crédible aux schemes américains pour les paiements transfrontaliers. Le 2 février dernier, EPI a noué un partenariat visant à construire l’interopérabilité avec Bizum en Espagne, BancoMat Pay en Italie, MB Way au Portugal et Vipps MobilePay dans les pays nordiques. Au total, cette collaboration permettra de couvrir environ 130 M d’Européens, dans 13 pays, soit 94% des paiements en Europe.  Je voudrais souligner combien ce partenariat est pragmatique et surtout « tourné client » : les clients, lors de leurs paiements à l’étranger, continueront à utiliser leurs solutions de paiement favorites, qui préserveront donc leurs marques, leur expérience utilisateur et leurs fonctionnalités – l’interopérabilité est technique, behind the scenes.

Euro numérique : privilégier une approche ciblée et réaliste

Dans ce contexte, le développement de l’euro numérique doit se faire de la façon la plus pragmatique possible, en considérant en particulier les attentes de l’écosystème.

L’euro numérique de détail interroge. Les cas d’usage envisagés recouvrent largement ceux déjà couverts par les solutions existantes. Par ailleurs, son déploiement pourrait avoir des impacts significatifs sur le modèle d’affaires des banques, dans la mesure où les dépôts à vue ne sont pas facilement substituables. À cela s’ajoute un coût estimé entre 18 et 30 milliards d’euros. Il ne constitue donc pas, à ce stade, une réponse adaptée aux enjeux de souveraineté. Il apparaît plus rapide, plus efficace et plus économique de renforcer les solutions existantes, en agissant sur trois leviers : (i) encourager l’adoption de solutions souveraines dans tous les pays européens ; (ii) accélérer l’interopérabilité, en s’appuyant sur des standards communs ; (iii) soutenir l’émergence de champions européens pour éviter toute fragmentation.

En revanche, l’euro numérique de gros (« wholesale ») présente un intérêt réel et est celui dont l’Europe a besoin, au plus vite. Il permettrait à l’écosystème d’accéder aux bénéfices de la tokenisation, renforcerait le rôle international de l’euro et contribuerait à structurer des marchés de capitaux intégrés. Nous pouvons nous réjouir du rôle actif de l’Eurosystème qui, avec le projet Pontes, mettra à disposition d’ici la fin de l’année 2026 une MNBC de gros fondée sur une interconnexion sécurisée et interopérable avec les services TARGET.

Accélérer sur les actifs numériques pour renforcer l’autonomie stratégique

L’enjeu de souveraineté implique également d’investir pleinement le champ des nouveaux instruments numériques. À cet égard, les stablecoins adossés à l’euro constituent une opportunité majeure. Aujourd’hui dominé à plus de 99 % par des stablecoins adossés au dollar, ce marché appelle une alternative européenne crédible. BNP Paribas est engagée dans cette dynamique, notamment à travers le projet de stablecoin euro porté par Qivalis, dont le lancement est envisagé au second semestre 2026. Les cas d’usage sont nombreux : paiements interentreprises, flux transfrontaliers, gestion de trésorerie ou encore règlement d’actifs financiers tokenisés.

Conclusion

L’Europe dispose aujourd’hui de tous les atouts pour construire une véritable souveraineté des paiements : des infrastructures robustes, des acteurs engagés et des solutions déjà largement adoptées.

L’enjeu n’est plus de les imaginer, mais de les faire converger, de les renforcer et de les déployer à grande échelle, dans une approche pragmatique, coordonnée et résolument tournée vers les utilisateurs.

C’est à cette condition que l’Europe pourra affirmer pleinement son autonomie stratégique dans les paiements et s’imposer comme un acteur de référence dans la finance numérique mondiale.

 

 

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