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Souveraineté, souveraineté…Quelle souveraineté…dans les paiements numériques ?

La question de la souveraineté a ceci de particulier, que tout le monde en parle, tout le monde est d’accord sur l’importance de cet attribut qui trouve son origine historique dans le pouvoir médiéval exclusif du seigneur en son pré carré, mais que personne n’y met la même chose…et personne ne peut affirmer de façon précise où cela commence … et où cela s’arrête, donc quand le volet commercial ou le libre arbitre redeviennent pertinents.

Aujourd’hui, les diverses déclarations, évènements, décisions, publications concernant la Souveraineté européenne de fin 2025 et de ce début d’année ont concerné la Souveraineté monétaire, la Souveraineté numérique et la Souveraineté dans les paiements. Ces trois souverainetés sont complémentaires, et il est difficile de parler de l’une, sans évoquer les autres.

La question de la Souveraineté monétaire était considérée comme acquise en Europe, depuis le lancement de l’euro, mais le développement d’un marché international des cryptoactifs, et donc d’instruments de règlement privés, notamment de stablecoins, et les évolutions géopolitiques, y compris avec les décisions américaines dans le domaine des cryptoactifs ont remis ce sujet au-devant de la scène, et a même conduit le Conseil de l’Union européenne à soutenir le lancement d’un euro numérique, censé régler la question de la Souveraineté monétaire, et subséquemment, les questions de résilience et de souveraineté des paiements en Europe. Nous avons publié plusieurs articles sur le sujet, et nous y revenons ci-dessous.

Les questions de la souveraineté numérique et dans les paiements ont également occupé le devant de la scène médiatique et politique en ce début d’année avec de nombreux articles de presse, quelques déclarations fortes, de nombreux événements, et plusieurs initiatives majeures, française et européenne.

Les questions sont donc multiples : d’où vient ce concept ? quel est le besoin d’actualisation ? ? Quel besoin d’une définition précise ? et comment l’Europe peut-elle décliner le concept dans les paiements numériques ?

D’où vient le concept de souveraineté…?

Voilà un concept d’origine française, qui a pris au début de ce millénaire une dimension très large et multiforme. Au plan politique, les Etats-Unis lui ont donné une acception très large, extraterritoriale, au-delà de leur pays, en l’appliquant à toute question faisant jouer les intérêts nationaux, jusqu’au plan monétaire où elle s’étend à toute transaction réalisée en dollar : certaines banques françaises l’ont payé très cher. Et cette souveraineté américaine s’est étendue à de nombreux domaines dans le numérique, notamment à toute donnée gérée par un opérateur américain, notamment avec le Cloud Act, le Patriot Act et le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA). Et dans les paiements, cette souveraineté américaine s’est notamment concrétisée avec la décision de blocage des cartes des ICS en Russie, suivie il est vrai par la décision de l’Union européenne concernant l’accès des banques russes à Swift[1][2].

Et en Europe, dans le domaine numérique ou des paiements, cette notion a beaucoup varié. A l’origine, l’Europe a privilégié le marché et la concurrence, en exigeant l’ouverture de marchés domestiques de paiement à la concurrence, comme en France, fusse-t-elle une concurrence d’acteurs internationaux non européens. Et elle a remis en cause le monopole du Groupement des Cartes bancaires CB sur les cartes internationales, cobrandées avec les ICS. Ainsi, la notion de souveraineté n’avait pas sa place en Europe. Et même plus, tout en ayant été affirmée avec force par la France il y a presque de 10 ans, elle a dû laisser la place à une autre notion européenne, qui se voulait plus précise et moins conflictuelle avec les USA, celle de l’Autonomie stratégique ouverte.

Ce dernier concept d’ « Autonomie stratégique ouverte » avait fait l’objet d’une définition européenne dès 2002 : « la capacité à défendre et à poursuivre ses intérêts, non pas seul, mais sans dépendances indésirables et sans contraintes excessives »[3]. Il avait été évoqué auparavant au plan de la Défense dès 1994 en France, reprise en 2013 au plan européen, et adoptée par les États membres de l’OTAN en mars 2022 dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Et ce concept a été appliqué aux paiements par la Commission européenne dès septembre 2020. En effet, dans sa Stratégie des paiements de détail, la Commission européenne a inscrit comme orientation “la création de conditions propices à l’élaboration de solutions de paiement paneuropéennes afin de réduire la dépendance de l’UE à l’égard des grands acteurs mondiaux dans ce domaine » et s’est donc fixé un objectif d’“autonomie stratégique ouverte” que le Conseil de l’Union européenne a adopté au printemps 2021.

Mais comme beaucoup d’observateurs l’ont fait remarquer, « L’autonomie stratégique ouverte reste un concept protéiforme, dont les contours et la portée évoluent au cours du temps, forgés par les différences de vision des pays membres de l’Union européenne (UE) et par la succession récente de crises auxquelles l’UE a été confrontée, chacune soulevant de nouvelles problématiques. »[4]

Depuis, la notion de souveraineté était revenue d’actualité à la fois lors de l’adoption du Digital Market Act (DMA) de septembre 2022, dans les nombreux sujets concernant les règles applicables aux Big Techs américaines, et surtout lors de la publication du Rapport Draghi publié en septembre 2024 sur « l’avenir de la compétitivité européenne[5] », qui a insisté notamment sur la nécessaire souveraineté industrielle.

Et cette notion est dernièrement redevenue capitale en Europe, suite aux divergences stratégiques accentuées entre l’Europe et les Etats-Unis . Et cela a conduit l’Europe à accélérer certaines décisions, notamment pour l’euro numérique. La notion de confiance qui avait permis la signature du pacte transatlantique sur les données avec les Etats-Unis en mars 2022 ne suffisait plus.

Une notion ancienne qu’il convient d’actualiser

Pourtant cette notion de souveraineté est une notion générale ancienne, développée depuis plus de 70 ans en France, avec le “plan calcul” qui visait à  créer une industrie française de l’informatique et remise au goût du jour par le gouvernement français dès 2017, et qui a pris depuis de la consistance dans le domaine numérique, notamment suite aux travaux de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) de 2018 sur “Souveraineté numérique et cybersécurité”, et dernièrement avec les nombreux rapports du Cigref  sur  la Souveraineté numérique. Et la définition par l’ANSSI de ce que l’on peut appeler un « cloud souverain » … avec la norme SecNumCloud définie en 2021. Et tout récemment, le 26 janvier dernier, le gouvernement français a lancé les premières Rencontres de la Souveraineté numérique.

C’est donc une notion déjà ancienne et constante en France, mais qui doit être affinée du fait du développement des technologies, du déséquilibre croissant en ce domaine entre l’Europe et les Etats-Unis ou la Chine, et des nouvelles menaces. C’est donc un nouveau concept en Europe, lié à la transformation progressive de l’Union européenne, selon les recommandations du rapport Letta de 2024 intitulé « Beaucoup plus qu’un marché« , qui a préconisé notamment l’accélération de l’intégration européenne dans la finance, les télécoms, l’énergie et la défense, pour renforcer la transformation de l’Europe en une entité plus politique, et pour l’affirmation d’une souveraineté européenne.

Et ce concept s’étend à toutes les sphères, et dernièrement, avec l’euro numérique, la notion de souveraineté dans les paiements a laissé la place première à la notion de souveraineté monétaire, qui semblait acquise. L’objectif principal fixé par le Conseil européen est désormais « la souveraineté monétaire européenne », et l’euro numérique comme arme radicale dans la lutte pour « préserver la monnaie de banque centrale », et en résultant seulement, trois autres objectifs : « améliorer l’autonomie stratégique, la sécurité économique et la résilience de l’UE ».Ainsi, l’euro numérique vise d’abord à assurer la pérennité de l’euro comme unité de compte mais aussi monnaie de transaction en Europe, position qui jusqu’ici était considérée comme inébranlable… depuis le déploiement réussi de l’euro.

Et, ainsi, petit à petit, on a donc vu apparaître toute une panoplie de définitions de la souveraineté selon les domaines concernés. Il est donc très difficile d’avoir une définition unique, d’autant plus au plan européen, avec la diversité des points de vue des États européens.

Quel besoin d’une définition précise ?

Le choix, probable désormais, de lancer l’euro numérique sème le  trouble dans les relations entre les banques européennes et les Banques centrales, car il est perçu comme remettant  en cause la primauté des solutions du marché dans un domaine (les transactions de paiement à distance) pourtant acquis au marché depuis le développe l’Internet et du paiement électronique à distance dans les années 1995-2000 et le lancement de l’euro, et qui a conduit les acteurs du marché, banques, PSP et industriels à 25 ans d’investissements. Et ce choix de lancer l’euro numérique sera structurant pour le futur, et appellera de nombreuses clarifications.

Cette notion de souveraineté n’est pas contestée en en Europe, et même la plupart des grands banquiers commerciaux l’ont adopté, à l’instar de M. Nicolas NAMIAS, président du directoire de BPCE, qui a déclaré dernièrement[6] « Il est important que les acteurs privés s’emparent de cette souveraineté des paiements ». Elle est donc devenue majeure au plan européen.

 Il faut dès lors bien la préciser et harmoniser le concept au plan européen, notamment dans le champ des paiements. Il est donc impératif de disposer d’une définition commune, au moins pour les paiements, au niveau européen, assurant une clarté entre ce qui relève de la raison d’État et ce qui relève du libre arbitre et notamment de ce que les anglais appellent le « business ».

Soyons clair : la raison d’État a ses raisons que souvent la raison ignore … mais pour lesquelles il convient de convaincre les acteurs économiques de son caractère incontournable. Pour développer les activités économiques, il faut pouvoir intégrer ces “raisons”, tout en étant réaliste et ne pas nier les dépendances économiques et technologiques du monde d’aujourd’hui. Au risque de l’autarcie, et de casser la confiance des acteurs économiques et notamment des investisseurs.

Il faut donc oser définir ce qui est acceptable, et ce qui ne l’est pas. Et cela est aussi vrai dans les paiements.

Dans les paiements, cette question est d’autant plus d’actualité que le contexte géopolitique international se tend, et que désormais certains parlementaires européens brandissent la menace d’un blocage américain des systèmes de paiement en Europe, plaident pour un “Airbus des paiements”. A l’instar de Mme Aurore LALUCQ, Présidente de la Commission ECON du Parlement européen, qui déclarait dernièrement : « Il faut faire en sorte qu’on ait un « Airbus des systèmes de paiement. C’est de faire en sorte qu’on ait notre Visa/Mastercard européen. On a Cartes Bancaires en France, il y a Bancontact par exemple en Belgique, mais il faut faire en sorte qu’on ait de l’interopérabilité et qu’on puisse payer européen en Europe. »

De même au plan du numérique, la notion de souveraineté a fait l’objet de nombreuses déclarations et projets règlementaires[7], mais qui montrent que l’Europe se débat entre deux conceptions opposées : l’une soutenue par la France, principalement, et visant à assurer par les règlementations et standards, des critères de souveraineté juridique dans le domaine du Numérique, alors que par ailleurs, de nombreux États européens privilégient des critères exclusivement techniques, pour la qualification de solutions numériques européennes. Et les décisions et propositions récentes en ce domaine reflètent ce débat majeur, qui devra être tranché lors de l’examen de certains projets de règlement au plan européen. Nous avons fait un rappel des principaux évènements illustrant ce débat, mais le sujet de la Souveraineté numérique, justifierait de très longs développements.

Il faut donc disposer d’une définition objective qui permettrait de qualifier des solutions, et de fixer des objectifs clairs aux États, et en paraphrasant les propos du Directeur général de l’ANSSI, qui permettrait que “La qualification d’une offre ne soit ni une décision arbitraire, ni un choix politique”, et que la souveraineté des États réponde à des critères objectifs et partagés par tous.

La nécessité de définition est urgente : les États européens ne savent plus ce qu’ils peuvent faire, partagés entre la volonté de participer au développement de l’Union européenne, et leurs objectifs commerciaux et industriels spécifiques. Et les acteurs économiques et financiers, qu’ils soient banquiers, industriels, ou commerçants… et dans les paiements, les PSP, sont partagés entre leur objectif de répondre positivement aux exigences publiques et ce qu’ils peuvent faire pour développer leurs activités.

Ainsi, cette urgence se manifeste pour les entreprises industrielles offrant des solutions de paiement, qui sont contraintes par la compétition internationale à travailler avec de grands acteurs internationaux non européens, et sont partagés entre d’un côté leur appartenance à l’Union européenne et la volonté de participer à sa Souveraineté, et de l’autre les exigences du marché, dont l’objectif premier reste la rentabilité et la pérennité de l’entreprise. Elles ont pourtant adopté la problématique de la Souveraineté, en espérant que cela ne remettra pas en cause leur place dans la compétition internationale.

Ainsi, l’obtention, fin 2025, du visa SecNumCloud par S3NS, un cloud opéré par Thales et Google Cloud, a ravivé le débat sur la compatibilité entre cloud de confiance, souveraineté et technologies non européennes.

Les PSP affrontent eux aussi un dilemme équivalent : ils sont souvent amenés à travailler avec des fournisseurs de solutions internationaux, et là aussi, ils sont partagés entre leur fidélité aux exigences publiques, et l’apport des coopérations industrielles et internationales.

Cela dans un contexte très particulier au plan industriel : l’indépendance technologique n’existe plus, notamment en Europe où, comme le reconnaît le Parlement européen de façon explicite dans sa résolution du 22 janvier dernier “ L’Union européenne dépend de pays tiers pour plus de 80 % de ses produits, services, infrastructures et propriétés intellectuelles« . De plus, elle est « absente du matériel informatique« , et « représente moins de 10 % de la production mondiale de semi-conducteurs, très loin derrière l’Asie et les États-Unis »[8]

Et dans les paiements, cette question de la souveraineté devient essentielle, comme l’a rappelé dernièrement Piero CIPOLLONE[9], « Almost two-thirds of card-based transactions in the euro area are carried out by non-European companies. In 13 euro area countries in‑store payments depend entirely on international card schemes ».

Il faudrait donc adapter la notion de souveraineté à cet état de fait, tout en préparant une plus grande indépendance industrielle européenne.

Quelle définition de la souveraineté dans les paiements ?

La définition la plus courante consiste à indiquer qu’elle revient à adopter une solution faite par des européens pour le marché européen, pour « limiter la dépendance avec des grands acteurs internationaux, souvent nord-américains, mais qui pourraient être chinois demain par exemple. Donc vraiment d’avoir une solution propre à l’Europe », comme l’a déclaré dernièrement, Thierry LABORDE, Directeur général délégué du groupe BNP Paribas[10]. 

Pour constituer un critère commun au plan européen, il faut préciser l’importance de la solution, et sa capacité à réduire les « dépendances ».

Quatre définitions peuvent être envisagée :

            ⁃ La définition adoptée par la Russie dans les années 1995, avec son système MIR comme solution nationale de paiement par carte (d’ailleurs sous l’impulsion de la Commission européenne, j’y reviendrai à une autre occasion). C’est ce qu’on pourrait appeler une solution du parapluie de sécurité ou d’assurance minimale. En effet, cette solution nationale est restée pendant vingt ans totalement secondaire en Russie, car la priorité était à l’ouverture au monde occidental et donc aux schemes carte internationaux (ICS), mais elle a permis à la Russie, en moins de deux ans, de répondre au blocage des cartes internationales décidé par les Américains et de disposer d’une solution domestique à même de traiter toutes les transactions nationales ; cela aurait pu être l’objectif de l’euro numérique, comme nous l’avions indiqué dans un article publié dans l’AGEFI.

            ⁃ La définition adoptée par la Commission européenne en 2020 pour les paiements de détail, d’« Autonomie stratégique ouverte ». Elle vise à réduire les dépendances stratégiques de l’UE et à continuer l’effort pour disposer de solutions plus autonomes. Dans les paiements, cela revient à disposer d’au moins une solution viable économiquement, qui assure une masse critique des opérations, une part suffisante, compétitive et qui réduit les dépendances sans chercher à les nier, et qui, le cas échéant, pourrait assurer l’indépendance des paiements. Même si, en sous-jacents, les composants technologiques ne sont pas domestiques ni même européens ; c’est aujourd’hui le point d’équilibre européen, mais qui ne semble plus convenir à la situation, au moins du point de vue française.

            ⁃ La définition implicite française, une solution dominante, seule ou à plusieurs, assurant la plus grande part des transactions, disposant de standards souvent spécifiques et de composants technologiques maîtrisés pour les plus névralgiques, et ne dépendant pas directement d’autres solutions internationales, avec lesquelles cependant elle peut coopérer. C’est la situation assurée par les solutions françaises de paiement en France, avec CB et STET, et c’est l’ambition européenne de Wero, surtout suite à l’accord pour un hub commun avec l’alliance européenne EuroPA ;

            ⁃ La solution maximale, consistant à disposer d’une solution spécifique, assurant la quasi-totalité des transactions domestiques. C’est ce qu’est devenue la solution MIR Russe.

Aujourd’hui, de nombreux États européens n’assurent pas leur souveraineté nationale des paiements, même pas une souveraineté minimale, et cette question est essentielle car 93% des paiements en Europe restent nationaux. Et si l’Europe veut affirmer sa souveraineté, celle-ci passe d’abord par la souveraineté des transactions nationales qui est la plus importante en volume, même si en parallèle, il faut s’attaquer à la souveraineté des transactions transnationales intra-européennes, voire au refus de toute hégémonie sur les transactions internationales. Pour la Souveraineté des paiements transfrontières, l’accord dernièrement confirmé via un protocole entre EPI et les principaux membres de l’Alliance EuroPA pour la mise en place d’un hub commun devrait permettre de répondre à ce besoin, ce qui n’exclut pas bien sûr, à moyen terme, une solution pour les paiements par carte en Europe, via un scheme spécifique.

Quelle stratégie européenne pour le retour à la souveraineté des paiements ?

L’une des voies est celle préconisée par la Stratégie européenne des paiements de détail de 2020, qui recommandait le développement du paiement instantané en alternative à la carte de paiement, dominée au niveau européen par les ICS. Et donc par le développement de solutions transeuropéennes comme Wero d’EPI ou les solutions regroupées au sein de l’Alliance EuroPA.

L’autre voie est celle préconisée par l’Eurosystème et confirmée par la Commission européenne et le Conseil de l’Union européenne, de lancement d’un euro numérique, pour les transactions de détail, et le développement d’une tokenisation de la monnaie centrale pour les transactions de gros montants, parallèlement au développement de stablecoins libellés en euros. Comme l’a déclaré Piero CIPOLLONE : « We need to make sure central bank money remains fit for a digital world and thereby safeguard Europe’s monetary sovereignty in a digital world. ». Cette voie n’est plus rejetée par les banques[11], surtout après la décision du Conseil de l’Union européenne du 18 décembre dernier, mais elles attendent de voir comment le Parlement européen va réagir aux propositions de règlement de la Commission européenne et du Conseil de l’Union européenne, et elles considèrent qu’elles sont mieux placées pour lutter pour la souveraineté dans le monde des paiements. Elles restent convaincues que cette voie de l’euro numérique risque d’être longue et surtout de remettre en cause la prédominance des solutions bancaires dans les paiements, notamment à distance. Et les annonces de rapprochement entre les solutions d’EPI et de l’Alliance EuroPA d’une part, la constitution d’infrastructures européennes de paiement comme ESTREEM et CAWL, aux côtés de TRANSACTIS, et certaines initiatives bancaires dans les cryptopaiements, notamment pour l’émission de stablecoins en euros, viennent fort à propos conforter leur position. Il faut donc attendre le vote prochain du Parlement européen, et s’interroger sur certaines décisions ou modalités de la mise en œuvre éventuelle de l’euro numérique[12]. Et, pour paraphraser ce que disait François Villeroy de Galhau au sujet de l’adoption de l’euro au plan européen[13] : « Il serait cependant sage que l’adoption de l’euro numérique se fasse au rythme de la volonté de chaque pays ».

Enfin, il y a celle adoptée en France par l’adoption d’une stratégie nationale des paiements 2025-2030, qui vise notamment à préserver la souveraineté française dans les paiements, et « la place centrale du réseau CB dans le traitement des transactions nationales ».

Et il peut y en avoir beaucoup de variantes, selon les situations de chacun des Etats européens.

Des lors, pour avancer, il faudrait donc :

            ⁃ D’une part, disposer d’une définition claire et commune de la notion de souveraineté dans les paiements, et à cet égard la situation française de souveraineté des paiements pourrait servir de modèle ;

            ⁃ D’autre part, disposer de critères clairs pour qualifier des offres dites souveraines au plan européen.

Et il serait indispensable que chaque État européen indique comment il va, dans l’avenir, assurer sa souveraineté dans les paiements, comme l’a fait la France lors de l’élaboration de sa stratégie nationale des paiements, et qu’il faudra ajuster après les votes et trilogues à venir sur l’euro numérique. Chaque Etat pourrait recourir soit à une ou plusieurs solutions du marché paneuropéennes, soit à des solutions domestiques spécifiques à son pays ou importées d’un autre pays européen, soit à la proposition de la BCE, à savoir l’euro numérique. Soit à un mix de ces solutions… Et de se donner un rendez-vous, sauf en cas d’urgence particulière dans certains Etats ou d’évolution brutale du contexte international.

Une stratégie prioritaire pour les transactions de gros montants

Parallèlement, à une stratégie dans les paiements de détail, l’Europe se doit de disposer d’une stratégie pour les transactions de gros montants. Comme n’a cessé de répéter Francois Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France, cette stratégie est prioritaire : « Le risque pour l’Europe, c’est d’être demain confrontée à une quasi-monnaie, le stablecoin en dollars, de nature privée et émise par des acteurs non européens. Ce débat est tout juste naissant pour l’instant ; il est pourtant essentiel pour l’avenir de la souveraineté européenne ». Et de préciser trois moyens pour y répondre : « D’abord, compléter le cadre règlementaire européen – le règlement MiCA… Ensuite, maintenir le rôle pivot de la monnaie centrale : ceci implique la fourniture par l’Eurosystème d’une monnaie numérique « de gros » pour le marché interbancaire, et d’un euro numérique de détail, destiné au grand public. Le premier projet est moins connu et visible que le second, mais il est encore plus important… », et le troisième moyen concerne la monnaie privée : « Si ce développement massif de stablecoins en dollars se confirme, l’Europe et ses banques ne pourront éviter la question d’un étage privé de la monnaie tokenisée. Techniquement, deux instruments existent : des stablecoins en euros et/ou des « dépôts tokenisés ». Mon propos ici n’est pas de choisir, mais de souligner le risque potentiel si aucune de ces deux solutions n’est développée en Europe ».

Les consultations menées depuis début 2026 en France par les services de la Présidence et le Trésor, sur les moyens du développement de stablecoins en euros, et d’une industrie en ce domaine en France et en Europe, montre l’importance de cet enjeu parallèlement à celui de la monnaie centrale numérique de gros.

Le développement d’une telle industrie passe par un effort prioritaire sur ce volet assez peu médiatique, mais majeur, et appelle à une mobilisation des ressources et des acteurs dans cet objectif. Déjà plusieurs banques européennes ont engagé des actions, individuelles ou collectives, pour le développement de stablecoins en euros, mais il est nécessaire de construire une stratégie à la fois règlementaire et financière, et FRANCE PAYMENTS FORUM sera amené à faire des propositions via un document de position dans les mois qui viennent.

En conclusion

La situation présente conduit donc à des changements majeurs des politiques européennes, qui remettent en cause des choix antérieurs et des investissements importants, et les acteurs économiques ont besoin de disposer de politiques claires et stables pour les 10 prochaines années. Une triple approche est donc nécessaire :

            ⁃ Au plan européen, en fixant des objectifs clairs aux Etats et en stabilisant les définitions communes (comme c’est le cas pour le cours légal de l’euro), et en engageant une politique financière et industrielle visant à soutenir les initiatives européennes, tant pour les transactions de paiement de détail, que pour le règlement des transactions de gros montants et le déploiement de stablecoins en euros ;

            ⁃ Au plan des États-membres, en élaborant des Schémas directeurs spécifiques sur les paiements, en indiquant comment évoluer vers une souveraineté de chaque Etat-membre, et globalement, en actualisant la stratégie européenne des paiements de détail de 2020 pour indiquer comment établir une souveraineté des transactions transfrontières intracommunautaires ;

            ⁃ Enfin, au niveau des grandes entreprises, en réfléchissant à leur stratégie à l’aune du changement des définitions, et voir comment assurer leur pérennité et contribuer parallèlement à la souveraineté européenne.

FRANCE PAYMENTS FORUM est prêt à contribuer à cette réflexion commune, qui apparaît désormais incontournable et urgente en Europe

[1] Voir Communiqué Swift du 20 mars 2022 (actualisé le 14 juin 2022)  

[2] À l’inverse, il faut noter le refus de la Belgique de faire jouer cette souveraineté au plan financier en s’interdisant d’utiliser les fonds souverains Russes détenus par Euroclear

[3] Sabine Weyand, Directrice générale de la DG commerce de la Commission européenne [Lumet, 2002]

[4] L’économie mondiale 2023 VI/ De quoi l’autonomie stratégique ouverte est-elle le nom ?

[5] L’avenir de la compétitivité européenne

[6] Cf. Interview du 4 février 2026 BFM TV « Non ! L’économie française n’est pas en crise » (Nicolas Namias)

[7] Que nous analysons dans un document annexe

[8] Cf. L’Usine Digitale (26 janvier 2026) Souveraineté numérique : L’Europe confrontée à sa dépendance technologique aux Etats-Unis alors que son économie est à la merci de Washington

[9] The digital euro: strengthening Europe’s payments ecosystem (6 février 2026)

[10] Cf. Interview du 6 février 2026 BFM TV Thierry Laborde (BNP Paribas) : « La banque se transforme en une banque de tech »

[11] Cf. déclarations de MM. NAMIAS et LABORDE à BFM TV sus référencées

[12] Cf. Mes articles dans l’AGEFI L’euro numérique, arme de guerre ou assurance de la souveraineté européenne  et L’euro numérique un projet à concrétiser (Janvier 2026)

[13] Cf. https://legrandcontinent.eu/fr/2025/09/25/conversation-villeroy-de-galhau/

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