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Les trois consensus nécessaires à la souveraineté européenne

Les trois consensus nécessaires à la souveraineté monétaire et dans les paiements de l’Union Européenne sont (a) autour des solutions opérationnelles de paiement, qui ont beaucoup progressé avec l’accord d’interopérabilité entre Wero et l’alliance EuroPA, (b) autour de la place de la monnaie centrale de gros, et de l’indispensable appui sur les actifs tokenisés, qui a beaucoup progressé au cours de l’été, et (c) autour de l’euro numérique, dont l’émission a été adoptée juridiquement au plan européen, et qui est donc désormais incontournable, mais pour lequel il faut aboutir rapidement à un scénario consensuel au sein du trilogue.

Les paiements européens sont entrés dans une phase opérationnelle active, avec trois grands chantiers : (1) le déploiement de Wero dans plusieurs  pays européens, et le développement de son acceptation dans le commerce, et notamment dans le commerce online ; (2) le lancement du projet PONTES de règlement en monnaie centrale des transactions tokenisées et de tokenisation de la monnaie de gros, parallèlement à la remise en chantier du règlement MiCA pour le développement d’un grand marché des cryptoactifs en Europe, notamment de stablecoins en euros, et (3) la préparation du projet pilote pour l’euro numérique, parallèlement à la poursuite des discussions au sein du trilogue pour l’adoption du règlement. Sur ce dernier chantier, l’objectif reste ambitieux et vise à la conclusion des discussions sous présidence irlandaise, donc avant la fin de l’année civile en cours. Ceci montre que l’Europe veut rapidement disposer d’une réponse opérationnelle à la question de sa souveraineté monétaire et, parallèlement, souhaite disposer de solutions européennes à opposer aux solutions internationales, et garantissant sa résilience et sa maîtrise de son marché à moyen et long terme.

Mais l’atteinte d’un tel objectif repose toujours sur le consensus. Celui-ci a beaucoup progressé, mais il reste du chemin à parcourir. En pratique, , il y a trois consensus à trouver : (1) consensus  autour des solutions européennes des paiements,  Wero et EuroPA, acquis surtout avec l’interconnexion des solutions européennes, qui a bien progressé, et sur l’inclusion de l’euro numérique et d’une future carte bancaire européenne, la grande oubliée, au sein d’un wallet européen, option sur laquelle il faudra un jour ou l’autre revenir ; (2) consensus  autour de la primauté de la monnaie centrale de gros, désormais acquise, mais aussi sur la nécessaire tokenisation, via les DLT, de la monnaie centrale de gros, qui a bien progressé, et de sa combinaison incontournable avec des actifs monétaires numériques privés, comme les stablecoins et les dépôts tokenisés, qui apparait désormais majeur pour la souveraineté monétaire ; (3) consensus sur l’euro numérique, qui a bien progressé également avec les deux votes du Conseil et du Parlement européen, et qui est devenu lui aussi incontournable, mais pour lequel il reste un chemin à parcourir pour aboutir au consensus au sein du trilogue. Et c’est là, qu’il y a encore le plus de chemin à faire.

Pour EPI et sa solution Wero, la rentrée est synonyme d’une accélération, surtout après le vote de juillet dernier au Parlement européen sur l’euro numérique. Et c’est une accélération sur plusieurs plans : d’abord, il s’agit de finaliser l’intégration des solutions fondatrices, d’imposer sa marque et de déployer Wero le plus largement possible en Europe pour garantir son futur, puis d’étendre ses fonctionnalités au-delà des paiements P2P, au paiement en ligne dans le e-commerce, puis dans le paiement au point de vente, et enfin d’assurer l’interopérabilité avec chacune des solutions européennes incluses dans l’Alliance EuroPA, via un hub commun. L’objectif est triple : (a) apparaître comme la solution de paiement mobile et online de référence en Europe, (b) affronter au plus vite les solutions de paiement par carte des schemes internationaux, mais aussi les « Xpay » des grands acteurs internationaux et (c), n’en doutons pas, comme toutes les autres solutions présentes en Europe, prendre de vitesse le déploiement de l’euro numérique, qui pourrait apparaitre à certains comme une solution concurrente. Avant pour EPI d’avoir à engager les travaux d’Hercule, pour y inclure l’euro numérique, voire pour préparer la coexistence sur un même wallet de la solution de paiement instantané, du paiement par carte et de l’euro numérique. Les concurrents présents en Europe ne sont pas en reste, et étendent leur réseau et leurs solutions en Europe, comme dans le reste du monde, notamment autour de l’IA et des cryptopaiements. Le consensus sur la place majeure que doit occuper Wero en Europe est acquis, mais pour assurer son succès, il conviendrait de lui en donner davantage les moyens, notamment un rôle majeur dans le cadre de la défense de la souveraineté européenne, par exemple autour du déploiement de l’euro numérique, et de lui offrir des perspectives au-delà des frontières européennes, par des règles de cobadgeage avec des solutions de paiement internationales.

Pour la monnaie centrale de gros, la grande victoire des dernières années a été la reconnaissance en Europe de sa primauté pour le dénouement de toutes les transactions numériques de gros, y compris dans le domaine des cryptopaiements, qui lui contestaient sa place au titre du rejet des « fiat moneys ». Mais, trois autres évolutions majeures ont été actées dernièrement : d’abord, la reconnaissance de sa primauté pour asseoir la souveraineté européenne, bien plus que l’euro numérique, rejoignant en cela le scénario de Madrid de 1995 sur le  passage à l’euro, qui donnait à la monnaie de gros la mission d’assurer, dès le début de la transition, au 1er janvier 1999, la masse critique nécessaire à la reconnaissance internationale de l’euro ; puis, au cours de l’été, la reconnaissance, y compris par la Bundesbank et par la BCE, de l’indispensable complémentarité entre monnaie centrale de gros tokenisée et cryptoactifs face à l’armada attendue des stablecoins en dollars; et enfin, son rôle d’éclaireur dans la tokenisation avec le lancement le 21  septembre 2026 du projet PONTES, et la décision passée un peu inaperçue d’un passage accéléré, en plusieurs phases, à une solution s’appuyant sur les DLT, historiquement appelé APPIA, avec l’adoption du principe « Single Settlement model with settlement in tokenised form » et l’abandon concomitant de la trigger solution, à l’entrée en production de Pontes Enhanced fin 2028, comme l’a rappelé Ivan ODDONAT lors de la Plénière de septembre de notre association[1]. Le consensus est très largement installé sur la monnaie centrale de gros, et constitue un actif fort de l’Union européenne.

Pour l’euro numérique, il faut désormais l’admettre : il se fera, et il apportera une solution complémentaire aux solutions européennes de paiement souveraines. C’est une grande étape qui a été atteinte suite au dernier vote du Parlement européen de juillet dernier, et les acteurs privés du paiement, tous les PSP et tous les prestataires de services et fournisseurs de solutions de paiement en Europe, en ont pris acte. Et ce vote a été acquis pour répondre à l’exigence de la souveraineté européenne, qui en a été l’objectif déclencheur. La dernière étape va être de concilier les attentes du Parlement européen et du Conseil, et surtout entre les Etats européens.

Après le principe, quel scénario ?

Le Parlement européen s’est donné plusieurs lignes rouges : il demande que l’euro numérique soit une nouvelle forme de monnaie électronique fonctionnant à la fois en ligne et hors ligne ; il demande également des garanties en matière de protection de la vie privée, l’acceptation obligatoire par les commerces et entreprises à de rares exceptions près, la gratuité de nombreux services de base comme l’ouverture d’un compte, la détention et la gestion de fonds ainsi que l’accès à au moins un moyen de paiement, la fixation d’un seuil maximal de détention d’euros numériques par les particuliers, à laquelle il exige de participer ; enfin, il demande l’ouverture de la distribution de l’euro numérique aux banques et PSP de pays européens hors zone euro… 

Face à ces exigences, plusieurs pays européens défendent des particularités et certains exigent de disposer au plus vite de la solution complète, online et offline, et d’autres souhaitent moduler les autres exigences du Parlement et son déploiement en fonction de contraintes locales. Et la France a elle-même certaines exigences, voire lignes rouges, comme les a exposées Anselme MIALON lors de la Plénière de septembre de notre association[2]. Et c’est cette équation que le Trilogue tente de régler en envisageant plusieurs scénarios, dont celui d’une migration globale par étape. Ici le consensus à trouver est triple : consensus entre les colégislateurs et la banque centrale européenne ; consensus entre colégislateurs, Parlement et Conseil, avec la Commission européenne ; mais aussi consensus entre pays. Et c’est une problématique qui s’est déjà présentée dans le passé, pour l’adoption du scénario de passage à l’euro. Et elle a été résolue à l’époque, en quelques mois, en prenant en compte un constat fait en 1994 avec la première étude sur les systèmes de paiement interbancaires en Europe, que j’ai eu l’honneur de réaliser avec le concours des 8 banques centrales européennes : l’Europe des paiements n’est pas une réalité, mais un patchwork de systèmes de paiement. Certes, depuis, il y a eu le SEPA, on peut payer en quelques secondes dans toute l’Europe avec les mêmes instruments, SCT et SDD dans le cadre du SEPA, et les diverses versions de la Directive sur les Services de Paiements, et l’initiative Wero, mais 90% des paiements européens restent domestiques, et l’Europe reste bien « un patchwork » de systèmes de paiement, avec une forte diversité par pays, avec une domination des schemes cartes internationaux et des solutions XPays des grands acteurs technologiques internationaux, comme l’a rappelé la BCE. Et les objectifs des Etats diffèrent profondément sur de nombreux sujets, notamment sur l’urgence du déploiement de l’euro numérique, la nécessité ou non d’avoir d’emblée l’euro numérique offline et online, les seuils de détention, les coûts pour les acteurs…

La solution n’est donc pas dans un phasage standard pour tous les pays, autour des solutions de la BCE, qui pourrait rencontrer de nombreuses difficultés opérationnelles, mais un phasage par Etat, comme cela a été défini dans le scénario de Madrid, que j’ai eu l’honneur de proposer, et qui a été adopté ensuite très rapidement. Ni dans l’adoption de règles uniformes pour tous dès l’origine mais une convergence de tous vers une cible commune.

Ainsi, dans le scénario de Madrid, il a été défini un point de départ commun, en 1999, autour de la monnaie de gros, et un rendez-vous incontournable pour tous, trois ans après, pour les paiements de détail, scripturaux et fiduciaires, et entre ces échéances, la liberté laissée aux Etats de s’organiser via des schémas directeurs par pays. Et c’est ce scénario qui a fait le succès du passage à l’euro et a permis d’aboutir à un consensus très large. Et c’est ce scénario qu’il faudrait réexaminer aujourd’hui.

Mais, déjà, en transposant cette approche à l’euro numérique, on pourrait par exemple fixer un point de départ après le lancement du pilote euro numérique, un rendez-vous final en 2032 (avec l’euro numérique offline) et entre les deux laisser les Etats-membres décider du rythme d’introduction de l’euro numérique en fonction de leurs contraintes nationales.

Nous aurons bientôt l’occasion de le détailler prochainement. Ces propositions trouveront leur place également dans le cadre du PAY TECH DAY qu’organise FPF le 13 octobre prochain, autour des solutions de paiement en Europe, à l’heure de la Souveraineté.

[1] Cf. https://www.ecb.europa.eu/paym/target/target-professional-use-documents-links/pontes/shared/pdf/ecb.pontes260417_urd1.en.pdf?d9d75baf5783de3520275f2de00a53ce (ECB 17 Avril 2026)

[2] Cf. Newsletter octobre 2026 §2. Les Grands dossiers européens – Trilogue européen sur l’euro numérique

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