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Le coût de la Souveraineté dans les paiements

Le sujet de la Souveraineté est partout, et tout le monde en parle, Souveraineté monétaire, souveraineté numérique, souveraineté des paiements, … et bien d’autres encore, et il y a parfois des réponses de haut niveau et souvent des réponses inadaptées… Mais, là où le débat devient surprenant, c’est sur les coûts… Les chiffres volent, sans savoir ce que cela recouvre…

Ainsi, Mme LALUCQ, présidente de la Commission ECON du Parlement européen a dernièrement déclaré à l’attention de la Commission européenne : « Il faut faire en sorte qu’on ait un « Airbus des systèmes de paiement« . C’est de faire en sorte qu’on ait notre Visa/Mastercard européen. On a Cartes Bancaires en France, il y a Bancontact par exemple en Belgique, mais il faut faire en sorte qu’on ait de l’interopérabilité et qu’on puisse payer européen en Europe. » Et d’ajouter « Cela ne coûte pas très cher, on parle d’une dizaine de millions d’euros »… Cette déclaration appelle deux remarques :

  • D’abord, elle vise à « payer européen en Europe», et c’est déjà le projet de l’accord entre EPI et l’Alliance EuroPA de plusieurs solutions domestiques, qui vient d’être annoncé, pour constituer un Hub européen permettant de payer entre des acteurs situés dans divers pays européens ;
  • L’autre, c’est que le coût concerné réfère à l’interopérabilité entre diverses solutions de paiement domestique par carte, et là, il s’agit de dupliquer la logique du Hub de virements instantané proposée ci-dessus, et de l’appliquer aux paiements entre certains schemes domestique de paiement par carte, sans s‘interroger sur la pertinence de la solution.

Mais, plusieurs articles publiés évoquent des estimations, sans préciser là encore, ce que cela recouvre.

La question des coûts des solutions de paiement souveraines européenne est ainsi au cœur du débat, notamment sur l’euro numérique, et sur le déploiement de stablecoins en Euros.

Alors faisons d’abord un petit panorama de quelques chiffres qui sont évoqués :

            ⁃          D’abord, les coûts de la mise en œuvre de l’euro numérique (donc de détail) : du côté de la BCE le budget affecté à l’euro numérique, est évalué autour d’un milliard d’euros, alors que, selon la BCE, le coût estimé du déploiement d’un éventuel euro numérique (par les banques et autres PSP) est estimé à 5,4 Mrds €; du côté bancaire, l’étude PwC (dont les résultats sont contestés par la BCE) évoque des chiffres entre 2 milliards d’euros pour les coûts d’adaptation techniques des 19 premières banques européennes commanditaires de l’étude, et en  extrapolant ce chiffre à l’ensemble du système bancaire européen, le montant pourrait grimper à 18 milliards d’euros, voire 30 milliards si toutes les fonctionnalités de l’euro numérique sont mises en place. Les écarts sont impressionnants et on est loin du consensus.

            ⁃          Et pour le projet Wero d’EPI, le capital de la société EPI Company est environ de 670 millions d’euros pour déployer une solution ou plusieurs solutions paneuropéenne, concurrentes de celles des ICS, auxquels il faut ajouter les coûts internes aux banques pour la mise en œuvre et l’accompagnement du déploiement de la solution. On devrait probablement se situer au double du budget d’investissement d’EPI, soit autour d’un milliard d’euros. Et désormais, avec le Hub commun avec l’Alliance EuroPA, les coûts d’une solution européenne pour tous les acteurs européens impliqués, soit sur 13 pays de l’ouest et du Nord européen, devraient s’élever autour de 2 Mrds d’euros, avec les coûts initiaux d’investissements des diverses solutions.  Mais il faut rappeler que Wero et EuroPA sont fondés sur des solutions préexistantes et que l’effort est désormais d’harmonisation et de connexion, avant éventuellement d’aller vers un rapprochement plus important entre ces solutions.

            ⁃          Quant à la tokenisation de l’euro de gros, et le déploiement de stablecoins en Europe, aucun chiffre n’est avancé à ce stade, mais on est très loin des budgets de l’euro numérique

Et si on compare ces coûts estimés à ceux évoquées par Mme LALUCQ, les écarts entre ces différents chiffres sont impressionnants et on ne sait plus ce qu’ils recouvrent. Mais, il faut d’abord bien clarifier ce sujet, avant d’évoquer les moyens des solutions concurrentes.

D’abord une solution vaut par trois composantes :

            ⁃          les investissements techniques réalisés pour bâtir la solution ;

            ⁃          les coûts de déploiement des solutions et de raccordement avec les SI des divers PSP concernés ;

            ⁃          les investissements non techniques, notamment commerciaux pour lutter contre les solutions concurrentes, et ils surpassent généralement les coûts des investissements directs.

Et souvent, on ne retient que les premiers coûts, certes majeurs, pour estimer le coût d’une solution alors que les budgets concernés sont souvent très insuffisants pour imposer une solution sur le marché.

De plus, si on veut comparer des solutions, il faut en effet aussi comparer la puissance de ceux qui les soutiennent.

La puissance de l’Europe tient dans ses banques et PSPs, et dans son interbancarité, donc sur l’économie de son réseau d’acteurs bancaires et financiers.

Les puissances des ICS et des Big Techs tiennent à leurs capitaux, leur puissance technologique, leur présence mondiale et … par la puissance de leurs marques et leur présence depuis plus de 40 ans, pour les ICS, sur le marché européen. Au point où certains en oublie qu’il existe depuis longtemps des solutions domestiques en Europe, comme Cartes Bancaires.

Pour donner un ordre d’idée de leur capacité financière, il faut évoquer leurs capitalisations boursières : aujourd’hui les deux principaux ICS ont des capitalisations boursières de 630 Mrds $ soit 530 Mrds € et Mastercard de 495 Mrds $ soit 420 Mrds € au cours de change actuel.

Et pour ce qui concerne les capitalisations des autres Big Techs disposant de solutions XPay, il s’agit de chiffres souvent bien supérieurs…

Donc quand on parle de souveraineté dans les paiements, on parle d’indépendance ou d’autonomie stratégique envers ces solutions… très puissantes. Et nous n’avons aucune solution européenne de paiement qui disposerait d’une force financière (sans parler de technologie) comparable ou représentant même 10% de ces capacités des ICS.

Des lors, même avec l’euro numérique, si tant est qu’il réglerait une question de souveraineté monétaire ou même des paiements, ce qui est très loin d’être acquis, l’Europe ne pourra pas aboutir à une souveraineté, même à une autonomie stratégique ouverte dans les paiements, sans une mobilisation de chacun de tous les acteurs du marché, sans soutien des divers États européens, et sans soutien majeur des pouvoirs publics européens pour assurer la réussite du déploiement de solutions privées, y compris de stablecoins en euros. Et bien sûr, sans consensus entre les Pouvoirs publics et les principaux acteurs du paiement en Europe, à savoir les banques. C’est donc une démarche globale qu’il faut engager si l’Europe veut aller à 10 ans vers une certaine souveraineté dans les paiements.

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