Il est possible d’identifier dans notre histoire récente un tournant en 2022 avec le conflit russo-ukrainien, à la faveur duquel l’extraterritorialité des sanctions financières, l’exclusion partielle de banques russes de SWIFT, la suspension des grands réseaux internationaux de cartes et le gel d’actifs publics ont rappelé que l’infrastructure des paiements est un levier géopolitique aussi décisif que discret. Plus largement, cet évènement a contribué à révéler la dépendance d’un nombre important d’économies aux grands réseaux de messagerie et de règlement dominés par les capitaux et les normes transatlantiques.
Aujourd’hui, une tendance de fond est à l’œuvre : la fragmentation du paysage des paiements, via la digitalisation et la tokenisation, qui permet l’arrivée de nouveaux entrants et la montée en puissance de solutions extra-européennes sur tous les segments du marché : réseaux de règlement, développement et interconnexion d’infrastructures de paiements instantanés, expérimentations d’infrastructure d’échange de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) avec une ou plusieurs devises, offre exponentielle de solutions de stablecoins, applications et interfaces de paiements… En réaction, les grandes zones monétaires conscientisent de plus en plus le caractère vital des paiements, tant pour leur économie que pour leur sécurité, nourrissant une quête de souveraineté et de réduction de l’exposition aux infrastructures ou normes étrangères.
Dans ce contexte, trois stratégies de souveraineté s’affirment de façon frontale : celle des Etats-Unis, celle des pays émergents et notamment des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), et celle de l’Europe.
- La stratégie américaine
Côté américain, la stratégie transcende les dernières administrations et a été consolidée et magnifiée par l’administration actuelle : maintenir le rôle central du dollar tout en modernisant l’infrastructure et ses circuits de diffusion, pour ne pas laisser le terrain à d’autres alternatives. Le Trésor américain a récemment décliné cet agenda en trois axes : (i) encourager l’innovation privée (y compris sur les infrastructures transfrontières de paiement et de règlement), (ii) clarifier et ajuster les cadres juridiques et prudentiels pour soutenir leurs acteurs nationaux, et (iii) appuyer les standards d’origine américaine et leur diffusion. Une telle stratégie n’a nul besoin de recourir à la MNBC wholesale ou retail pour asseoir le rôle international du dollar. Elle porte en elle-même le potentiel d’induire plusieurs effets massifs comme la domination à l’échelle internationale d’infrastructures tokenisées « made in USA », le confortement des géants bancaires américains traditionnels, la naissance de nouveaux géants des paiements issus des BigTechs américaines, et la domination des stablecoins en dollars tant pour les transactions de gros (wholesale) que pour les paiements de détail (retail).
- La stratégie des pays émergents
Côté pays émergents, l’axe stratégique majeur consiste à bâtir des corridors et infrastructures alternatifs pour réduire la dépendance au dollar. Plusieurs initiatives, pas forcément toutes coordonnées, se développent de façon accélérée pour conforter cette quête d’autonomie.
Tout d’abord, la multiplication de systèmes de paiement instantanés en monnaie commerciale (FPS – Fast Payment System), d’origine privée ou publique (AliPay ou WeChatPay en Chine avec un milliard de clients, UPI en Inde, Pix au Brésil, mais aussi en Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Corée, Singapour…) permet de faire un saut direct, pour une partie importante des populations concernées, du « cash-roi » au paiement sur smartphone, sans passer par la case « carte bancaire ». Dans tous les cas, cet essor est le fruit d’une stratégie avisée de non-dépendance vis-à-vis des grands schemes de paiement non domestiques (carte ou FPS).
En parallèle, un effort particulier est fait pour susciter le développement d’infrastructures transfrontières de règlement, signes d’une autonomisation partielle vis‑à‑vis du dollar et des places de règlement occidentales, même si les volumes effectifs restent encore modestes à l’échelle globale: par exemple, le projet mBridge (initié par le hub innovation de la BRI, désormais sous pilotage des pays suivants : Chine, Hong-Kong, Émirats arabes unis, Thaïlande, Arabie saoudite) a atteint un stade de maturité (ou minimum viable product, MVP) en 2024 pour du règlement instantané transfrontière en multi‑CBDC, en se fondant sur une gouvernance et un cadre juridique dédiés. De nombreuses initiatives d’interconnexion bilatérale de FPS ont également été initiées, et la prochaine étape est celle d’une interconnexion multilatérale (notamment stimulée par le projet Nexus incubé lui aussi par la BRI).
En parallèle, la Chine, désormais deuxième puissance mondiale, poursuit spécifiquement une stratégie d’internationalisation du renminbi (RMB) et de montée en puissance de son système de paiement interbancaire transfrontière CIPS : en 2024, CIPS a traité environ 175 000 Mds de yuans, avec une couverture mondiale de plus de 4 800 institutions dans 185 pays. La Chine a donc noué des liens directs, notamment avec des banques au Moyen‑Orient et en Afrique pour renforcer le règlement en yuan. Si le RMB reste très en-deçà du dollar dans les usages internationaux, le mouvement stratégique est clairement lancé et son poids agrégé progresse (4ᵉ monnaie de paiement en valeur chez SWIFT fin 2024). En matière d’infrastructure, la banque centrale de Chine (People’s Bank of China, PBoC) a lancé et opère avec succès son infrastructure de règlement instantané en monnaie centrale IBPS. Enfin, sa stratégie de confortement de sa MNBC de détail, le e-yuan, est désormais clairement affichée, la PBoC ayant annoncé qu’elle allait rémunérer les comptes en e-yuan.
Dans une logique similaire, le système de paiement indien UPI s’exporte tous azimuts en établissant des liens avec PayNow à Singapour, en offrant une solution d’acceptation par QR-code aux Émirats arabes unis, en se déployant au Sri Lanka et à Maurice… Cette stratégie vise autant l’inclusion que l’autonomie des rails techniques pour les diasporas, les ressortissants nationaux en voyage, mais aussi les entreprises indiennes. Dernièrement, India Post et l’Union Postale Universelle (dépendant de l’ONU) ont lancé un pont entre UPI et le réseau postal mondial pour des transmissions de fond à bas coût, démontrant l’usage géopolitique « soft power » du paiement. Notons, enfin, que les autorités indiennes envisagent de créer un compartiment en monnaie centrale sur UPI, créant de facto un nouveau cas potentiel d’usage de paiement en MNBC pour l’économie.
Au global, la stratégie des puissances émergentes est claire : installer des corridors majeurs hors dollar et hors euro, avec des volumes qui, à terme, pourraient contourner complètement l’écosystème USD et Euro.
- La réponse européenne
Face à ces deux pôles, quelles sont les marges de manœuvre pour l’Europe ? L’Union Européenne a engagé une stratégie volontariste mais inachevée, qu’il est possible de qualifier « d’autonomie ouverte des paiements » en combinant plusieurs initiatives très importantes :
En premier lieu, dans le cadre du marché intérieur déjà harmonisé par le règlement SEPA et la deuxième directive européenne sur les services de paiement, l’Union Européenne a rendu obligatoire en 2025 l’adhésion au virement instantané, imposé l’égalité tarifaire avec le virement classique puis la vérification du bénéficiaire, permettant un filtrage simplifié des opérations. Il s’agit là d’un passage à l’échelle remarquable du SEPA et d’une vraie révolution des paiements sur le marché européen. Sur cette base, le prochain paquet réglementaire européen (DSP3 et RSP) va renforcer plusieurs aspect clés, tels que la lutte anti‑fraude, la VoP généralisée, la transparence tarifaire, et un meilleur accès à l’open banking. En contrepoint, les infrastructures de l’Eurosystème se sont développées de façon importante : lancement de TIPS, système de paiement instantané en monnaie centrale, en 2018, consolidation T2-T2S en 2023 avec la gestion centralisée de liquidité (CLM), déploiement en 2023 de la plate-forme unique de gestion du collatéral (ECMS). Ces briques réduisent les frictions techniques et renforcent la résilience en garantissant des rails solides pour les flux interbancaires en monnaie centrale. En parallèle, dans une logique d’ouverture maîtrisée, l’Eurosystème explore avec la Suède et le Danemark le paiement instantané multidevises dans TIPS (EUR/SEK/DKK) et des interconnexions hors d’Europe afin d’améliorer les paiements transfrontières (cf. le projet Nexus mentionné plus haut, mais aussi un lien bilatéral avec UPI en cours de structuration, et demain peut-être avec PIX au Brésil et BUNA au Moyen-Orient).
Tout ceci s’inscrit dans cette stratégie « d’autonomie ouverte des paiements » : rester branché sur les flux mondiaux et garder le marché européen ouvert à l’ensemble des acteurs européens comme étrangers, mais limiter les dépendances critiques(réseaux, standards, BigTech non‑UE), en renforçant le rôle international de l’euro et la capacité d’agir en cas de choc.
Cependant, au-delà de ce socle, la stratégie « d’autonomie ouverte des paiements » reste inachevée et fragile, tant au plan des paiements de gros que des paiements de détail. Sur les paiements de gros, le risque de désintermédiation entraîné par le puissant mouvement de tokenisation et de développement des stablecoins en dollars sur des infrastructures non-européennes est grandissant. Deux réponses doivent y être apportées : offrir de façon prioritaire un compartiment de règlement en monnaie centrale tokenisée adossé sur TARGET, mais également stimuler le développement d’une offre de monnaie commerciale tokenisée en euro, sous la forme de dépôts tokenisés ou de stablecoins. La première réponse devrait voir le jour en 2026 avec une première version d’infrastructure de règlement tokenisée en monnaie centrale dans l’environnement TARGET (Projet Pontes), qui sera suivie par une version plus aboutie (Projet Appia) vers 2029. Le développement de la monnaie commerciale tokenisée est encore embryonnaire, mais il est absolument vital qu’elle se développe en évitant une trop grande fragmentation et en recherchant la création d’instruments et d’infrastructures nativement interbancaires.
Concernant les paiements de détail, la situation générale de l’UE est aujourd’hui celle de la dépendance structurelle aux grands systèmes de paiement par carte internationaux, qui opèrent 69% des paiements par carte au sein de la zone Euro, à quelques exceptions notables près comme la France avec le réseau Cartes Bancaires « CB ». Deux réponses complémentaires sont engagées et devraient nous permettre d’atteindre le niveau minimal d’autonomie stratégique.
En premier lieu, un signal majeur côté marché : la signature en février 2026 d’un protocole d’accord entre EPI (Wero) et plusieurs solutions de paiement mobile (Bizum, Vipps MobilePay, SIBS, Bancomat) pour construire une interopérabilité sur leurs différents cas d’usage (paiements entre particuliers d’abord, puis e‑commerce et paiements de proximité d’ici 2027-2028). C’est incontestablement une réponse importante en matière de souveraineté et d’unification du marché européen des paiements. Néanmoins, trois points de vigilance sont à relever, au-delà du défi de la montée en puissance de Wero dans ses cinq pays fondateurs, qui est déjà bien engagée : le premier point de vigilance est celui de la faisabilité technologique de cet ambitieux projet d’interconnexion dans les délais annoncés : ce serait une première mondiale ; le deuxième enjeu est celui de l’adhésion par les clients : les rails d’interopérabilité peuvent exister, mais les parcours doivent être suffisamment convaincants pour être utilisés ; le troisième enjeu est de supprimer le plus rapidement possible les risques de dépendance critique pour des parties centrales de leur infrastructure à des solutions techniques non européennes (notamment hyperscalers américains), ce qui représente aujourd’hui un angle mort en matière de souveraineté.
Dans ce contexte, la deuxième réponse de l’euro numérique doit être conçue comme complémentaire et non concurrente. Sur un marché européen du paiement de plusieurs centaines de millions de consommateurs, il y a une place naturelle pour un système à plusieurs étages : à côté des espèces et du réseau CB qui restent des piliers essentiels de notre souveraineté, un Airbus des paiements composé des différentes solutions européennes de paiement mobile instantané entraîné par la « locomotive » Wero, et un euro numérique assurant – en complément naturel des espèces et sur une infrastructure technique totalement souveraine cours légal, ancrage monétaire, confidentialité et résilience ultime pour les 21 pays de la zone euro. Ce « billet numérique » est conçu comme un « partenariat public-privé » capable de renforcer les solutions privées émergentes, qui pourront notamment s’appuyer sur ses standards ouverts et harmonisés et l’intégrer à leurs interfaces existantes pour en permettre l’usage et la distribution (cartes, applications mobiles, terminaux). À nous collectivement, sous l’impulsion du Comité national des moyens de paiement (CNMP) et avec l’ensemble de l’écosystème français des paiements, de transformer l’essai pour défendre la place de l’Europe et de l’euro face au retour des logiques de grandes puissances dominatrices.


