Depuis huit ans déjà, FRANCE PAYMENTS FORUM poursuit son orientation pour une Europe intégrée et souveraine des paiements. Cette démarche s’inscrit dans l’évolution majeure de la Commission de l’Union Européenne, qui a reconnu dernièrement, et peut-être un peu tardivement, le caractère stratégique des paiements et du numérique, et lancé en avril dernier une grande consultation publique en vue de la définition d’une stratégie sur les paiements de détail. Notre démarche a porté ses fruits, et même si nous ne sommes pas les seuls à soutenir une telle approche, notre détermination en a rejoint d’autres pour une telle dynamique nouvelle.

Et cette détermination s’inspire, bien au-delà, de l’histoire de l’Union européenne, encore jeune, mais pas tout à fait : le 9 mai dernier, juste avant la fin de la période de confinement en France, nous fêtions le 70e anniversaire de la Déclaration de Robert SCHUMANN, qui proposait la création de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, et qui a été un élément fondateur de la construction européenne. En 1950 déjà.

Sept ans après, en 1957, le Traité de Rome créait la Communauté Économique Européenne, et il a fallu attendre 25 ans de plus, pour signer en 1992 le Traité de Maastricht créant l’Union Européenne, et 10 ans de plus pour finaliser la création de la zone euro, en 2002. Déjà plus de 50 ans…jusqu’à la monnaie unique. Et désormais, l’Union Européenne regroupe 27 États après le départ, hélas, du Royaume-Uni. En tout, cela a pris 70 ans, pour forger l’Europe d’aujourd’hui. Et ce n’est pas fini… Cela montre la longueur du processus, certains diraient la lenteur, et le chemin parcouru jusqu’aujourd’hui. Mais, c’est le prix à payer, pour le faire, sans guerre, sans révolution, et démocratiquement.

La phrase clé de cette déclaration est dans la déclaration liminaire de son rédacteur. Robert Schuman déclare « Il n’est plus question de vaines paroles, mais d’un acte, d’un acte hardi, d’un acte constructif », et aujourd’hui, c’est bien d’actes hardis et constructifs dont l’Europe a besoin.

Dans le domaine des paiements, l’acte fondateur a été la création de l’euro, puis du SEPA avec ses 36 membres, donc bien au-delà de l’Union européenne. Aujourd’hui, nous sommes à un moment crucial de cette construction européenne, avec toutes ces menaces qui pèsent sur le futur de l’Europe, et toutes ces opportunités qui s’offrent à nous. Nous devons faire « de grands pas majeurs, décisifs et audacieux », comme nous l’indiquions dans la note de cadrage de nos huitièmes Rencontres en mars dernier.

Car la tâche qui reste est immense. Nous aurons l’occasion de lister les actions à engager, dans le futur de cette lettre, comme nous l’avons fait lors des dernières Rencontres.

Mais, nous pouvons remarquer que la dernière pandémie, qui a été si douloureuse et dont nous sortons progressivement, a agi comme un accélérateur, avec une prise de conscience collective et une mobilisation nouvelle en vue de la défense de l’Union Européenne et de l’affirmation de sa souveraineté et de sa solidarité.

Par leurs actions, la Commission de l’Union Européenne comme la Banque Centrale Européenne ont ainsi ouvert la voie, difficile mais prometteuse, d’une nouvelle phase de développement.

Pour nous, dans le domaine des paiements de détail, cette nouvelle voie passe par une stratégie européenne, comme l’a souhaité la Commission et comme elle doit la définir, à l’automne prochain, après avoir recueilli l’avis de chacun.

Si nous devions en tracer les grandes lignes, nous dirions, à l’instar de la stratégie nationale des moyens de paiement scripturaux adoptée en France suite aux travaux du CNPS, qu’elle doit s’appuyer sur trois axes principaux :

  • Axe 1 – Poursuivre les travaux pour une généralisation des paiements dématérialisés et sécurisés, le retrait progressif des solutions matérielles, pour une économie digitale du paiement, dès le premier euro, au service de l’ensemble de l’Union Européenne, États, Consommateurs et Entreprises commerciales et industrielles.
  • Axe 2 – Accélérer le déploiement des innovations, mais aussi la rénovation de l’outil industriel des paiements, pour offrir des nouveaux moyens de payer simples et conviviaux, et des infrastructures compétitives,
  • Axe 3 – Concourir à l’ambition européenne d’un rayonnement de l’euro, d’un approfondissement du marché unique des paiements, intégré, sans « couture », et d’une reconquête de sa souveraineté dans les paiements, en veillant à la localisation des données, en confortant l’industrie européenne et en assurant les moyens d’une consolidation du marché, en favorisant l’émergence de champions européens industriels et bancaires, et de nouvelles entreprises dynamiques et innovantes, voire de Licornes européennes dans les paiements.

Une telle stratégie n’est possible en Europe, face aux GAFAMs et autres BATX et à leurs gigantesques moyens techniques, commerciaux et financiers, et en l’absence (mais hélas, plus dans l’attente), d’un marché européen profond et compétitif, comme on l’a vu pour le commerce électronique ou la monnaie électronique depuis vingt ans déjà, qu’en mobilisant toutes les ressources disponibles en Europe, sans état d’âmes. C’est une question de souveraineté et de survie. Cela signifie à la fois, bien sûr des aides publiques, avec des moyens dédiés à un objectif aussi ambitieux, et la mobilisation des banques et organismes de financement publics, comme la BPI en France ou la BEI en Europe, pour pallier les déficiences du marché, mais aussi une solidarité et une coopération de l’ensemble des acteurs de la chaîne du paiement en Europe, des Banques centrales aux banques et aux industriels des paiements, jusqu’au tissu des PME/PMI dans les paiements, dont l’Europe est si riche.

Ainsi, à titre d’exemple, les Banques centrales et la BCE en particulier, ont-elles les moyens de lancer des mouvements d’innovation comme on l’a vu dans le paiement instantané avec TIPS et certaines mesures d’accompagnement financier, relayés ensuite par les acteurs privés du paiement, et cela dans divers domaines comme dans l’intelligence artificielle ou les crypto-paiements, et générer ainsi un mouvement « d’industrie industrialisante », par un effet de propagation des innovations à l’ensemble de l’économie.

Ainsi, les banques, à l’instar de l’interbancarité française, doivent-elles constituer des consortiums, ouverts parfois aux industriels des paiements, en vue de constituer des acteurs  capables d’engager des masses de capitaux pour financer ces investissements colossaux. Et les industriels  peuvent également constituer des partenariats pour de tels investissements, en complément d’alliances comme celle de l’EDPIA[1] lancée dernièrement avec de grandes sociétés européennes du Digital, pour promouvoir leur industrie en Europe.

Ainsi, les Pouvoirs publics européens, et notamment la Commission européenne, comme elle a commencé à le faire, acceptent de faire passer l’objectif d’un marché concurrentiel, juste après celui d’un marché souverain, avec l’acceptation de règles financières largement admises par nos concurrents internationaux ou la mise en œuvre de nouvelles solutions financières, de façon à  favoriser les investissements attendus à long terme ou l’émergence de champions européens dans la compétition internationale.

C’est cette mobilisation qui est nécessaire et il en est encore temps. Comme l’avait dit Robert Schumann, il est désormais question d’actes, d’actes hardis, d’actes constructifs… De grands pas audacieux, comme nous l’évoquions lors de nos Rencontres 2020.

À son modeste niveau, FRANCE PAYMENTS FORUM poursuivra sa démarche d’association ouverte d’un maximum d’acteurs de l’ensemble de la chaîne des paiements, à une réflexion et une action communes pour le développement des paiements européens, en vue de mobiliser les les décideurs en France et en Europe et de constituer à terme un Forum européen des paiements, un EUROPEAN PAYMENTS FORUM.

 

[1] European Digital Payments Industry Alliance (the EDPIA)