Aloïs KIRCHNER, Directeur de cabinet d’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’économie et des finances

En préparant mon intervention, j’ai eu l’opportunité de lever un coin du voile de cette fascinante mécanique qui rend possible l’un des gestes les plus anodins mais pourtant les plus critiques de notre quotidien : effectuer un paiement. Et j’en ressors assez impressionné car votre secteur est au cœur d’une grande mutation et d’autant d’opportunités. Nous nous trouvons face à un certain nombre de choix pour construire l’Europe des paiements de demain, les conditions de sa souveraineté et de son ouverture sur le monde. Tel est le thème de votre journée et je voudrais donc partager avec vous trois convictions pour mieux souligner l’importance de vos travaux.

Ma première conviction est que le les paiements sont  un secteur qui est à la fois éminemment stratégique et insuffisamment considéré. La question du paiement, c’est celle de la monnaie, de sa circulation, de sa fiabilité. C’est donc une question éminente de souveraineté. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les peines qui étaient réservées aux faux monnayeurs. Sous Saint Louis, on leur crevait les yeux. Plus tard, on les condamnait à être « trainés, ébouillantés puis pendus ». Le temps aidant, les peines se sont faites plus douces : le bagne à perpétuité ou, à parti du XIXème siècle, la prison. Et pourtant, au sein des organisations, le sujet est resté trop longtemps insuffisamment considéré. L’acte de payer était considéré comme un désagrément nécessaire au commerce, une phase un peu honteuse et pénible du processus d’achat qu’il fallait rendre le plus invisible possible. Le sujet technique était délégué à une direction chargée de l’informatique ou à des prestataires.  En bref, ce n’était pas le « core business« .

Ma deuxième conviction est que nous trouvons à un moment particulier de l’histoire des paiements, un point de bascule pour le secteur. En France, en Europe, dans le monde, il y a deux poussées, à la fois complémentaires et un peu contradictoires, avec d’une part  une vague d’innovations technologiques sans précédent, et d’autre part des évolutions réglementaires rapides qui favorisent l’émergence de nouvelles offres de paiement. Il y a d’un côté ce mouvement de digitalisation, qui tend à s’amplifier avec le développement du paiement par carte, du sans contact, de solutions de paiement mobile, mais de l’autre, les espèces  représentent encore près des trois quarts des paiements en  nombre en Europe. C’est dire l’espace de transformation qui s’offre à vous :  l’accélération de la digitalisation des paiements, en réponse à une forte demande d’instantanéité, se traduit par le développement de solutions nouvelles, toujours plus rapides, moins coûteuses, mais qui nécessitent des investissements considérables.

Face à cela, soit l’Europe adopte des solutions qui sont conçues ailleurs (en Chine ou aux Etats-Unis), soit elle apporte ses propres réponses, respectueuses de son histoire et ouvertes sur le monde.

Ma troisième conviction est que nous sommes mûrs, nous sommes au bon moment pour concrétiser cette Europe des paiements. Vous l’avez compris : des deux branches de l’alternative que je présentais, l’une a notre préférence. Il ne s’agit en aucun cas de s’isoler, de se replier sur nous mêmes en inventant des solutions qui n’intéresseraient que nous. Il s’agit bien d’imaginer les solutions compétitives de demain, pour que l’Europe puisse faire entendre sa voix dans la nouvelle donne mondiale des paiements qui est en train d’émerger. En résumé, face à Libra ou à Alipay, l’Europe doit construire ses propres réponses.

Au niveau européen, la Commission et la Banque centrale européenne sont de plus en plus conscientes des enjeux, prêtes à en tirer les conséquences, notamment dans le domaine de la concurrence, qui seront indispensables pour faire face aux géants mondiaux. L’industrie s’est mise en mouvement, vous avez commencé à innover collectivement. Les premiers résultats émergent, avec par exemple le scheme SEPA instantané qui offre d’ores et déjà la possibilité de faire des paiements immédiats. De beaux projets seront discutés aujourd’hui, notamment l’initiative européenne des paiements (EPI) dont les mérites -si ce projet parvient à son terme, ce que nous souhaitons bien évidemment- sont de répondre à un besoin d’instantanéité sur lequel les crypto monnaies ont tenté de capitaliser (Libra en est un exemple), mais aussi à un besoin d’amélioration du marché des paiements transfrontaliers qui, en Europe, restent couverts par des acteurs non-européens, et enfin aux besoins d’une Europe des paiements qui soit plus forte et plus indépendante.

Enfin, même si je sais que nous ne sommes pas juste entre français, je crois que la France peut tirer son épingle du jeu dans ce contexte, car elle a tous les atouts : elle a un vrai savoir-faire dans le domaine de la régulation financière ; elle connaît l’émergence de compétiteurs globaux (le rapprochement en cours entre Worldline et Ingenico est un exemple de ce que l’on peut avoir en France des acteurs mondiaux majeurs dans le domaine des paiements), le savoir-faire de nos grandes banques, le savoir-faire dans la gestion d’infrastructures informatiques complexes, le développement de Fintechs prometteuses, sont  autant d’exemples qui prouvent que nous pouvons jouer un rôle dans le monde des paiements demain.

En conclusion, je voudrais dire que nous pouvons nous permettre, et nous avons même le devoir, d’être ambitieux car le défi est immense mais nous sommes à même de le relever. Je vous souhaite de relever ensemble, au sein de France Payments Forum,  le défi de l’Europe des paiements et, dans l’immédiat, je vous souhaite  une belle journée de travaux et, d’échanges riches et fructueux.