À la fin de cette année terrible 2020, marquée notamment par la COVID-19 qui a profondément frappé l’Europe, a sensiblement et durablement accru son niveau d’endettement et lui a fait prendre un retard considérable dans la compétition internationale, il faut en faire le bilan, et s’interroger sur la suite, notamment dans le domaine des paiements. En quoi cette pandémie a-t-elle transformé de façon durable le paysage des paiements au plan mondial ? L’Europe a-t-elle su résister aux premiers tirs de canon des grandes Big Techs mondiales et à leur entrée fracassante dans le monde des paiements ? A-t-elle pu tirer profit de la pandémie pour se ressaisir et mobiliser ses forces ? Et a-t-elle une chance de se relever et de compter dans le futur dans la compétition mondiale en ce domaine ? Que doit-elle faire pour relever tous ces défis ?

Répondre à ces questions revient à constater l’ampleur des menaces. 2021 s’annonce comme une année de rupture nécessaire et d’urgence des décisions à prendre dans les paiements au plan européen, voire mondial. Il faut accepter certains choix, si on veut préserver les acquis des systèmes de paiement européens.

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Peut-être faut-il rappeler au préalable que, même avant la COVID, l’Europe avait pris un grand retard par rapport aux États-Unis et à la Chine, à la fois au plan industriel, notamment dans le numérique, et au plan financier. Il est facile de noter qu’en Europe, il n’y a aucun compétiteur numérique du niveau des GAFAMs américaines ou des BATX chinoises, malgré les rapprochements réalisés ou en cours comme entre Worldline-Ingenico ou NEXI-NETS ; il n‘y a pas de marché financier à même de mobiliser des fonds en dizaines de milliards d’euros pour des rapprochements industriels ou pour des projets d’investissement, comme l’a notamment montré ensuite la course au développement des vaccins contre la COVID, surtout avec la défection du marché de Londres suite au BREXIT.  L’Europe a aussi raté la marche de la consolidation bancaire qui a été si forte outre-Atlantique dès 2008, et encore limitée en Europe par les frontières nationales. Et la COVID a accentué les fractures et les faiblesses européennes, exposant l’industrie et la finance européennes à des OPA de grande ampleur. L’année 2021 risque d’être significative à cet égard, malgré la résilience de certaines grandes banques européennes comme en France.

Peut-être faut-il aussi rappeler que la COVID a favorisé ces Big Techs mondiales, via la vente à distance et la suprématie du numérique, développé le paiement sans contact mais aussi un développement inattendu des crypto-actifs, qui sont apparues comme des valeurs refuges, qui ont désormais acquis leur place dans les portefeuilles des grandes sociétés d’investissement internationales et même provoqué un engouement de la part des petits investisseurs inquiets de la tournure de la pandémie et  montrant une appétence nouvelle au risque, ou encore voulant échapper aux règlementations nationales notamment fiscales en période de crise.

La menace pour tous vient donc d’abord de ces Big Techs, qui ont bien compris l’opportunité qui  s’offrait à elles  de s’insérer sur ce marché des paiements, comme Google avec le nouveau Google Pay ou Facebook avec Diem (ex-libra, dont le lancement est prévu début janvier 2021). Elles n’hésitent plus à émettre une « crypto-monnaie » dite « stable » (stablecoin) comme moyen de paiement, pour se substituer aux acteurs régaliens et règlementés en ce domaine, moins pour les risques que pour capter des données essentielles et des seigneuriages liés à l’émission monétaire et à la maîtrise des flux de paiement, et par là-même, elles compromettent le succès des politiques monétaires. Comme l’a souligné  le Gouverneur de la Banque de France lors du Forum Paris Europlace du 7 octobre dernier  “ Les stablecoins peuvent concurrencer à la fois la monnaie de banque commerciale et la monnaie de banque centrale, même s’ils n’offrent pas les mêmes garanties en termes de risque de crédit, de liquidité, de continuité du service et de neutralité ». ”. Et ces Big Tech bénéficiant de modèles économiques, de l’effet réseau du fait de leurs milliards de clients, et d’une liberté tarifaire hors d’Europe, elles disposent de moyens incommensurables, on pourrait dire non raisonnablement concurrentiels, pour  envahir l’industrie européenne des paiements.

Prenons en exemple, le cas des solutions de paiements Apple Pay ou PayPal, qui sont facturées au commerce avec des commissions de l’ordre de 2% à 3% en bénéficiant de commissions interbancaires libres hors d’Europe et en s’appuyant sur la puissance de leurs réseaux, alors qu’en Europe, les commissions interbancaires sont réglementairement limitées à 0,2%. De cet écart naît une concurrence déloyale, car impossible à contrebalancer. Prenons également pour exemple les services offerts par les GAFAMs et qui mettent en relation des outils divers historiquement conçus pour d’autres objectifs, la communication interpersonnelle, pour les mettre en communication ou les transformer en outils de paiement. Il y aurait, là et ailleurs, largement matière à règlementation, qui semble déjà engagée ici ou là. Et ce sont ces mêmes acteurs qui tout en appliquant les règlementations européennes sur la protection des données, arrivent à les exploiter au détriment des acteurs plus petits en abusant par exemple de la place quasi-monopolistique et donc incontournable de leurs outils de recherche sur Internet ou de leurs outils de communication. Comme l’a écrit Jonathan SWIFT, « Les lois sont comme des toiles d‘araignée qui prennent les moucherons mais laissent passer les guêpes et les frelons ». Aujourd’hui, ces mêmes acteurs tournent leurs canons vers les banques et les banques centrales sous couvert d’œuvres « philanthropiques » comme l’inclusion bancaire ou les coûts des paiements transnationaux, pour essayer de capter le marché des paiements.

Dès lors, sous les coups de butoir de ces GAFAMs et autres BATX, la pandémie est apparue comme un scénario de rupture.

D’abord à l’égard des banques commerciales et mutualistes européennes, attaquées sur le marché des paiements, alors qu’elles sont prises en étau entre la digitalisation de leurs activités, la faiblesse de leurs marges avec les taux d’intérêt négatifs et la limitation règlementaire des commissions de services interbancaires, le relais des politiques de soutien aux agents économiques, l’application des règlementations européennes, certes d’avant-garde (en termes d’ouverture des marchés via les APIs, de protection des données et de sécurité des systèmes de paiement) mais dont la mise en œuvre a un coût pour les banques, et enfin, la faiblesse de la demande du fait des confinements successifs…Malgré ce contexte, les banques se sont engagées dans des projets innovants ou visant à assurer la souveraineté européenne en matière de paiements, mais elles ne peuvent que difficilement s’engager, en plus, dans la consolidation bancaire, en l’absence d’une Union bancaire complète, avec le maintien d’une logique concurrentielle très libérale qui compromet les chances de l’industrie européenne face aux acteurs internationaux, et elles perçoivent les monnaies digitales centrales comme des concurrents des systèmes de paiement scripturaux, et pouvant remettre en cause leurs projets, notamment le projet EPI.

La pandémie  est aussi  apparue comme un scénario de rupture pour les banques centrales, qui ont déjà dû adapter leurs outils de politique monétaire pour assurer le fonctionnement régulier, en période de crise, des systèmes de financement et de paiement existants, et qui ont dû y ajouter, en urgence, une réflexion sur l’opportunité d’un euro numérique.  Car les projets de « monnaies cryptographiques dites stables », comme Diem, et aussi de monnaies digitales d’États, comme celui de la Chine, pourrait provoquer très rapidement une nouvelle ruée vers l’or, cryptographique cette fois-ci, et il sera alors trop tard pour le rattraper.

L’Europe des paiements est donc face à de multiples défis. Et elle doit les relever très rapidement, sans tomber dans l’angélisme, sous peine de voir disparaitre son industrie des paiements, qui est pourtant l’une des plus efficaces du monde. Il suffit pour cela de comparer les coûts et les taux de fraude dans les systèmes de paiement aux États-Unis et en Europe.

Mais, l’espoir n’est pas vain, malgré les affirmations péremptoires de certains experts, désormais déçus des politiques numériques et bancaires suivies depuis vingt ans en Europe.

L’espoir vient de la prise de conscience des divers acteurs publics, et en premier lieu de la Commission Européenne et de la Banque Centrale Européenne, sur les enjeux de souveraineté. Déjà, l’une et l’autre ont considéré que les paiements de détail constituaient désormais un enjeu stratégique, et ont défini une stratégie en la matière. Du jamais vu depuis 30 ans… Divers actions et projets ont été engagés autour des paiements instantanés avec  TIPS, la création probable d’un euro digital, de la réglementation des crypto-actifs  ou de réflexions sur la place des GAFAMs…

L’espoir vient également des banques et du projet EPI, qui est prioritaire, de son avancement, et de son ouverture à certaines grandes sociétés européennes de services numériques, et de son ambition.  Ce projet, soutenu par les Pouvoirs publics européens, constitue désormais une alternative crédible aux schemes internationaux. Mais il doit déjà dépasser la question lancinante des nationalités européennes de ses principaux membres, et surtout la contre-offensive des schemes internationaux, notamment avec leurs nouvelles offres ou stratégies, comme Visa avec Visa Direct ou MasterCard avec son approche multi-rails, qui pourraient rendre caduque ou non compétitive l’initiative EPI dès son lancement. Et il lui manque une modalité financière pour accompagner le déploiement de l’Instant Payment.

Et l’espoir vient enfin de la réflexion engagée par la BCE et l’Eurosystème sur l’euro digital, notamment en réaction aux  projets des GAFAMs. C’est une réponse majeure au défi lancé par Facebook. Ce projet d’euro digital provoque l’inquiétude des acteurs bancaires,  à notre avis à tort si on en juge par les précautions prises par les banques centrales pour préserver le rôle des  banques dans l’hypothèse d’un euro digital, et si on mesure bien ce qui risque de mettre le plus en cause le développement des banques et leurs projets, et au-delà, la souveraineté européenne. « What is at stake is nothing short of the futur of money » a déclaré Fabio Panetta, membre du Comité exécutif de la BCE, en charge des paiements.

Et cet espoir peut être conforté si on engage très rapidement ou accélère plusieurs grands chantiers ou décisions qui apparaissent indispensables :

  • D’abord, accompagner avec détermination le projet EPI, en lui apportant non seulement un soutien politique pour convaincre des banques de pays actuellement absents de l’accord de rejoindre le projet, mais aussi une modalité économique nouvelle (comme l’extension de l’interchange à l’Instant Payment pour éviter la compétition inutile entre les instruments de paiement et assurer son développement), pour permettre aux banques de couvrir le coût technique et surtout commercial très important pour créer une nouvelle marque, en assurer le succès, en contrepartie d’engagements clairs sur la mise en œuvre de ce nouveau scheme ;
  • Mettre en œuvre de façon déterminée la stratégie européenne dans les paiements de détail, et la concrétiser très rapidement par des décisions, sans angélisme, comme nous l’avons déjà dit, notamment au plan financier, pour consolider l’industrie européenne des paiements, et lui donner la place qui lui revient au plan mondial ;
  • Favoriser la généralisation du temps réel, des APIs, et des formats ISO 20022 pour toutes les transactions de paiement. Comme il a été dit dernièrement lors des EBA Days « It’s do-or-die time for real-time payments». C’est un très vaste chantier technique, mais il est primordial pour assurer l’intégration européenne et la fluidité des échanges ; et c’est également un chantier couteux, techniquement complexe et de long terme, porteurs « d’économies fondamentales » pour l’avenir des systèmes de paiement européens ;
  • Poursuivre les consolidations industrielles paneuropéennes, et la construction d’une véritable Union bancaire pour lever les obstacles aux consolidations bancaires transeuropéennes dans le domaine des paiements, pour faire naître quelques champions européens dans la compétition mondiale ;
  • Ensuite, favoriser le développement d’une industrie européenne des crypto-paiements, notamment par la nouvelle règlementation européenne MICA et par l’émission de  l’euro digital. Ce dernier projet ne doit pas être perçu comme contradictoire au projet EPI. Comme l’a dit le Gouverneur de la Banque de France, « il n’y a pas de contradiction entre envisager une MDBC en euro et soutenir l’initiative européenne dans le domaine des paiements (EPI). Les deux sont probablement nécessaires et nous devons en tout état de cause les bâtir en assurant leur complémentarité. ». Il faut donc engager dès le début 2021 une concertation rapide avec les émetteurs privés règlementés, et en priorité les banques, pour en fixer le cadre et les modalités concrètes de mise en œuvre, y compris financières,  mais aussi envisager des modalités visant à favoriser le développement de services digitaux autour de l’euro digital, et à faciliter le lancement à moyen terme ou plus long terme de monnaies digitales commerciales, en complément de l’euro digital central, que les acteurs règlementés pourraient vouloir émettre. Soyons clairs : sans la mise en œuvre de certains impératifs incontournable notamment sur le rôle des banques dans la distribution de l’euro digital, ou le financement de sa distribution, et la liberté tarifaire par rapport au commerce et aux entreprises, voire des particuliers au-dessus du service de base, ce projet ne pourra réussir et compromettra durablement la démarche citoyenne des banques européennes avec le projet EPI.
  • Et enfin, contenir l’intervention massive des GAFAMs et BATX dans les paiements en règlementant leurs activités non concurrentielles, comme l’a fortement demandé Bruno Le Maire, avec d’autres confrères européens. Certes, en Europe, l’action est déjà engagée avec les projets de Digital Market Act et de Digital Service Act, et ailleurs, le sujet est sur la table, comme en Chine  et aux États-Unis, voire en Inde, où des démarches sont évoquées ou engagées en ce sens, pour limiter les effets pervers des comportements de ces géants du numériques, notamment dans les paiements. Mais tout cela avance-t-il assez vite ? Sans une approche globale et convergente, incluant les grands acteurs du G20, le risque est grand de ne pas suffire à arrêter l’offensive et endiguer les menaces. La présidence italienne du G20 du premier semestre 2020 sera cruciale à cet égard.

Ces chantiers ambitieux devraient être rapidement engagés, et des décisions prises dès que possible en 2021, pour en assurer le succès ou pour limiter la casse. Tout se jouera sur la rapidité des décisions et des actions, et une forte concertation entre tous les acteurs européens, publics et privés, voire même une certaine solidarité économique et juridique du secteur public et du secteur privé. Il faut accélérer le rythme des décisions, comme l’a dit très justement  Olaf Scholtz, Ministre allemand des Finances, lors d’une conférence organisée fin novembre par la Bundesbank  sur le futur des paiements en Europe : « Things should move faster ». Il faut en effet accélérer le pas.