Face à la montée en puissance des Bigtech, les gouvernements et régulateurs réaffirment leur autorité. Exemple en Chine avec la suspension de l’introduction en bourse d’Ant Group, le bras financier d’Alibaba.

Tout était réuni pour que l’introduction en bourse d’Ant Group prévue le 5 novembre 2020 soit un succès historique. Particuliers et institutionnels avaient répondu présent pour cette levée de fonds record de l’équivalent de 37 milliards de dollars. L’engouement était tel que certains petits porteurs s’étaient endettés pour se porter acquéreurs de titres. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu.

Le 3 novembre 2020, soit 2 jours avant la date prévue pour l’introduction en bourse de Ant Group, la machine s’enraye. Les autorités chinoises annoncent la suspension de cette introduction au motif que Ant Group « risque de ne pas parvenir à respecter les conditions d’émission et d’enregistrement ou les exigences en matière d’information ».

Quelques jours plus tôt, le 24 octobre, intervenant dans un forum à Shanghai, Jack Ma, le fondateur du groupe, avait fait fi de ce proverbe confucéen « Le silence est un ami qui ne trahit jamais », en portant un jugement sévère sur le système financier chinois dominé par les banques d’Etat « ayant une mentalité de prêteurs sur gages » et sur ses régulateurs, qu’il accusait « d’étouffer l’innovation ».

La décision des autorités chinoises est-elle uniquement la sanction de ces propos politiquement incorrects ? Probablement pas. Plusieurs autres éléments doivent sans doute être pris en compte.

Le gouvernement chinois et les institutions publiques redoublent d’efforts pour garder le contrôle sur les initiatives privées afin de préserver la stabilité du pays.

Alipay, l’application de paiement mobile d’Alibaba, traite chaque année autant de transactions que VISA et MasterCard réunis. Et s’agissant des crédits à la consommation proposés par Alibaba, la solvabilité des emprunteurs est évaluée sur la seule base d’un système algorithmique, ce qui peut mettre en cause la stabilité financière et engendrer une bulle spéculative.

Le groupe Alibaba et ses filiales pesant très lourd dans le paysage économique chinois, la question de la position monopolistique aurait donc été un argument majeur dans cette décision de stopper les ardeurs d’Ant Group. Les conclusions de l’enquête lancée le 24 décembre 2020 par les autorités chinoises pour « suspicion de pratiques monopolistiques » ne sont pas encore connues, mais on peut penser qu’elles auront des effets collatéraux sur les autres Bigtech chinoises (BATX)

Après 3 mois de silence, Jack Ma est réapparu le 20 janvier dernier dans une courte vidéo s’adressant à des enseignants ruraux lors d’un évènement philanthropique. Mais quelques heures plus tard, la banque centrale chinoise publiait un projet de loi visant à renforcer drastiquement la supervision des établissements de paiement non bancaires tels qu’Alipay.

Grace aux bons résultats au dernier trimestre 2020 et à la réapparition de son fondateur, Alibaba a opéré un retour début février, en émettant des titres sur le marché obligataire pour 5 milliards de dollars pour financer notamment des projets dits « durables », sociaux et environnementaux. Et selon certaines sources, un accord aurait été trouvé avec les autorités chinoises concernant la restructuration des activités d’Ant Group.

 

L’avis de France Payments Forum : Les GAFAMs et autres BATX se lancent dans l’industrie des paiements sans nécessairement disposer de l’expertise requise pour assurer la confiance et maitriser les risques, ce qui a suscité des réactions des autorités monétaires, parfois brutales comme en Chine, et des projets et réglementation comme ceux portés par la Commission Européenne avec le Digital Markets Act, le Digital Services Act, la Digital Finance Strategy, voire le projet MiCA de réglementation des cryptoactifs,  et au  niveau international par le G20 qui, sous présidence italienne cette année, poursuivra notamment les travaux sur la réglementation des global stablecoins et sur l’amélioration de l’efficacité des paiements transfrontières.