À l’occasion de la visioconférence organisée les 10 et 11 septembre 2020 par la Bundesbank, Jens Weidmann (Président de la Bundesbank), François Villeroy de Galhau (Gouverneur de la Banque de France) et Christine Lagarde (Présidente de la BCE) ont donné leur vision des paiements dans un monde digital. À cette occasion ils ont notamment évoqué le projet EPI (European Payment Initiative) et la monnaie digitale de banque centrale (MDBC ou CBDC).

Jens Weidmann, Président de la Bundesbank, évoque dans un premier temps les opportunités et les risques des CBDC. Parmi les opportunités, il note que :  

  • CBDC is often seen as an alternative to commercial payment initiatives. There are concerns that international Bigtech companies could come to dominate the European markets for payment service
  • It is often thought that CBDC will make economic and financial transactions more efficient and save costs. CBDC might, for example, make micropayments cheaper than they are today. This could allow for new services and business models.
  • The share of cash is declining in many countries, as cashless payments gain ground (…) retail CBDC would allow the public to hold a digital claim on the central bank that is as secure as cash.

Parmi les risques, il évoque le risque de désintermédiation, mais il ajoute que “CBDC might also be a catalyst for positive change in the banking system, stimulating competition and promoting new services”

Jens Weidmann évoque ensuite les alternatives à la monnaie digitale de banque centrale, soulignant que celle-ci ne constitue pas nécessairement la réponse à la demande du public de disposer de moyens de paiement rapides, pratiques, sûrs et peu onéreux. En effet, souligne-t-il, dans une économie de marché c’est au secteur privé qu’il revient d’offrir aux clients des solutions de paiement innovantes, les banques centrales ayant avant tout un rôle de catalyseur.

C’est ce rôle de catalyseur qu’a joué l’Eurosystème pour l’European Payment Initiative (EPI) lancée par 16 grandes banques européennes, et c’est pourquoi l’Eurosystème apporte son entier soutien à EPI.

Mais au-delà de ce qu’apportera EPI, la poursuite de la digitalisation verra le développement de processus entièrement automatisés qui devront pouvoir s’appuyer sur un moyen de paiement programmable.

C’est ce qui a conduit la Bundesbank et le Ministère allemand des finances à mettre en place, avec des représentants du secteur privé, un groupe de travail chargé d’approfondir ces questions de monnaie programmable.

=> Lire le texte de l’intervention de Jens Weidmannhttps://www.bundesbank.de/en/press/speeches/on-the-future-of-money-and-payments-843720

François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France, rappelle que l’équilibre traditionnel des paiements repose sur la coexistence et la complémentarité entre monnaie de banque centrale et monnaie de banque commerciale, mais souligne que cet équilibre est aujourd’hui remis en question sous l’effet de trois évolutions :

  • La digitalisation de l’économie se traduit par une baisse des paiements cash et une hausse des paiements cashless, donc par un développement de l’usage de la monnaie de banque commerciale, tendance qui s’est accentuée avec la crise sanitaire ;
  • Cet essor des solutions de paiement digitales accroît la dépendance de l’écosystème européen à l’égard d’acteurs non-européens (schémas internationaux de cartes et BigTechs) ;

 

  • Dans le même temps, le développement des crypto-actifs et des stablecoins peut venir concurrencer à la fois la monnaie de banque centrale et la monnaie de banque commerciale, mais sans offrir les mêmes garanties.

Le Gouverneur illustre son analyse à l’aide de ce qu’il appelle le « strategic square » (voir schéma ci-après).

  • Les flèches rouges figurent le risque que les Big Techs bâtissent des systèmes « monétaires » privés concurrençant la souveraineté monétaire et pouvant aller jusqu’à l’émission d’une « devise » universelle. Une éventuelle CBDC serait alors « à la remorque » de celle-ci.
  • La flèche bleue figure le risque que certains pays, pour répondre à la vague des paiements privés, décident d’émettre « leur » CBDC, de manière non-coordonnée et sans prendre en compte le besoin d’une articulation avec les projets du secteur privé.

  • Les flèches vertes montrent la voie à suivre pour l’Europe : la CBDC (e-euro) serait mise en circulation par l’intermédiaire des banques, en jouant ainsi sur la complémentarité évoquée plus haut.

Dans la suite de son discours, puis lors du débat qui a suivi, le Gouverneur insiste sur cette complémentarité et les nécessaires synergies entre acteurs publics et privés. Après avoir confirmé son entier soutien au projet EPI (« Unequivocal support should be given to the European Payment Initiative (EPI »), il souligne que malgré les objections de certaines banques (qui disent en substance « si vous émettez une CBDC, nous les banques ne pourrons plus développer de solutions de paiement innovantes telles qu’EPI, vous devez donc choisir entre EPI et CBDC »), il n’y a aucune contradiction entre EPI et CBDC : « there is no contradiction, as sometimes feared by commercial banks, between considering a euro-CBDC and supporting EPI. We may probably need both, and build complementarity » souligne-t-il.

=>Lire le texte de l’intervention de François Villeroy de Galhau :https://www.banque-france.fr/en/intervention/preparing-europe-payments-digital-currency-age

=>Regarder la vidéo de la table ronde avec Jens Weidmann et François Villeroy de Galhau : https://www.bundesbank.de/en/service/media-library/videos/panel-with-fran%C3%A7ois-villeroy-de-galhau-and-jens-weidmann-chair-hyun-song-shin–843726

Christine Lagarde, Présidente de la BCE, note tout d’abord deux tendances majeures dans le domaine des paiements :

  • L’évolution des préférences des consommateurs. La révolution digitale transforme nos modes de vie, en particulier en matière de paiements, et cette tendance n’a fait que s’accélérer avec la crise sanitaire.
  • La compétition pour dominer les paiements se situe au niveau mondial, mais l’Europe a pris du retard : le manque d’intégration des paiements en Europe a permis à des acteurs non-européens de prendre le lead. Les paiements européens sont également affectés par l’entrée en lice de technology firms dans les paiements, avec des projets tels que Libra. Ceci ne doit pas se traduire pas par un affaiblissement de la souveraineté monétaire : « dans un monde digital, les consommateurs doivent pouvoir payer avec une monnaie souveraine », souligne Christine Lagarde.

Elle évoque ensuite les enjeux qui découlent de ce constat pour l’Europe des paiements :

  • Répondre à la demande des consommateurs de continuer à disposer de services de paiement sûrs, peu coûteux et à l’état de l’art.
  • Préserver l’autonomie des paiements européens.

Pour contribuer à répondre à ces enjeux, l’Eurosystème a réalisé le système pan-européen de paiement instantané TIPS. L’Eurosystème a également adopté, fin 2019, une retail payments strategy dans laquelle il engage le secteur privé à passer à l’action. l’European Payment Initiative (EPI) lancée par 16 grandes banques européennes constitue une importante contribution à cette stratégie.  EPI, qui capitalisera sur l’infrastructure TIPS, renforcera l’autonomie et la résilience des paiements européens.

Mais au-delà de TIPS et d’EPI, la question se pose également de savoir si l’Eurosystème devrait introduire un « digital euro » pour les paiements de détail. Un telle introduction soulève un ensemble de questions que Christine Lagarde résume en trois considerations :

  • Maintenir pour le public l’accès à la monnaie de banque centrale. L’Eurosystème continuera d’assurer l’accès de tous les citoyens aux billets : un éventuel euro digital viendrait en complément du cash (et non en substitution).
  • Évaluer le risque qu’un déplacement significatif des dépôts bancaires du public vers l’euro digital affecte le rôle joué par les banques dans le financement de l’économie, ce qui aurait des implications en termes de mise en œuvre de la politique monétaire et de stabilité financière.
  • Faire en sorte que la manière dont l’euro digital serait conçu (designed) réponde aux besoins du public, mais sans dissuader les solutions de paiement privées.

Elle indique ensuite que l’Eurosystème n’a pas encore pris de décision d’introduire un euro digital, mais que le rapport de la task force Eurosystème sera publié dans les prochaines semaines et suivi d’une consultation publique.

Christine Lagarde conclut en soulignant la détermination de l’Eurosystème:  « These efforts form part of our readiness to face the ongoing digital transformation in retail payments, which does not necessarily follow a linear path. As Rudi Dornbusch cautioned, “in economics, things take longer to happen than you think they will, and then they happen faster than you thought they could.” Central banks can and should, within their mandates, be agents of change and fulfil their responsibilities towards citizens».

L’avis du Forum : France Payments Forum examinera avec attention et intérêt le rapport sur la MDBC que l’Eurosystème publiera dans les semaines à venir, et répondra à la consultation publique que l’Eurosystème lancera suite à cette publication. Compte tenu des menaces identifiées par les orateurs précités, France Payments Forum pense qu’il est urgent d’envisager une réponse via l’émission par l’Eurosystème d’une monnaie digitale de banque centrale (« euro-CBDC »), et partage le point de vue du Gouverneur de la Banque de France selon lequel il n’y a aucune contradiction entre EPI et euro-CBDC (« We may probably need both, and build complementarity »).

=>Lire le texte de l’intervention de Christine Lagarde : https://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2020/html/ecb.sp200910~31e6ae9835.en.html

=>Regarder la vidéo de l’intervention de Christine Lagarde : https://www.bundesbank.de/en/service/media-library/videos/remarks-at-the-virtual-autumn-conference-by-christine-lagarde-and-jens-weidmann-843688

=>Consulter le programme de la conférence Bundesbank : https://www.bundesbank.de/resource/blob/836996/f9347db25ffcbfb3460178079d81ab00/mL/2020-09-10-online-programme-data.pdf